Le CNRS du futur

Commentaires sur les propositions du CNRS quant à la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) du 22 juillet 2019

Il va sans dire qu’à l’aune des menaces grandissantes qui pèsent sur les écosystèmes et l’humanité, et face à la circulation continue et étourdissante d’informations plus ou moins avérées, nous avons besoin de nous reposer sur l’avis d’experts de tout un tas de sujets complexes à vous faire rôtir le cortex (rime).

Parmi les experts, il y a une famille toute particulière qui est celle des chercheurs, dont la mission est de repousser les frontières de l’inconnu. Ni plus ni moins. Rien que cela. Il s’agit d’ailleurs du slogan de notre Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) : « dépasser les frontières ».

Dans un monde confronté à d’énormes enjeux technologiques et sociétaux, on peut naturellement s’attendre à ce qu’un organisme public comme le CNRS ait une stratégie d’envergure, taillée pour l’avenir et parfaitement raisonnée. Ce serait quand même ballot que les chercheurs se gaufrent quant à la feuille de route à tenir pour garder le navire à flot par les temps orageux qui se profilent à l’horizon !

Pour se rassurer, nous pouvons nous intéresser aux propositions émises par le CNRS dans une note publiée le 22 juillet 2019 dans le cadre de la prochaine loi de programmation pluriannuelle de la recherche, que l’on peut trouver ici : http://www.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/loi-de-programmation-pluriannuelle-de-la-recherche-la-contribution-du-cnrs

Ces propositions ont été formulées à la suite d’une consultation des unités de recherche et de la tenue d’une « session extraordinaire du comité national ». J’ai le palpitant qui s’emballe et la sérotonine qui m’inonde le ciboulot quand je lis de pareilles expressions, aussi solennelles que percutantes ! Cela promet d’être à la hauteur de l’excellence qui est le combustible de cette brillante institution !

Malheureusement, cet état de plénitude jubilatoire n’est que de courte durée. A la lecture de cette note, je suis contraint de dresser un constat : le paquebot de la recherche française s’apprête à forer sa coque pour sombrer façon Titanique dans les abysses de l’ineptie…

L’entrée en matière de la note annonce la couleur et est d’emblée particulièrement inquiétante par sa naïveté. En effet, on y rappelle d’abord que la recherche est « indispensable », notamment parce que, je cite, « les enjeux industriels et économiques s’appuyant [sur les] innovations de rupture, sont essentiels pour conquérir de nouveaux marchés […] et créer des emplois et de la valeur ». Et voilà. On nous tartine la marmelade classique de l’économie de marchés, la croissance à plein pot, objectif plein emploi. Balayons d’un revers de manche les arguments de ceux qui, dans nos rangs, martèlent qu’il ne sert à rien de s’exciter comme des traders face à une pluie de billets, que la croissance infinie dans un monde fini est une utopie, que le système économique mondial en place est précisément ce qui nous pousse au bord du précipice environnemental et que, même si nous le voudrions ardemment, il n’y aura tout simplement plus assez de ressources énergétiques pour soutenir nos modes de vie actuels (donc, plus de travail salarié et plus de retraite pour tout le monde). Doper le PIB, ça ne sera bientôt plus possible ! C’est une réalité objective, bien documentée et bien démontrée. Alors pourquoi ce déni ? Pourquoi ne pas en tenir compte dans une vision stratégique ? Et le tour de force est d’ajouter juste après dans la même note, je cite : « le réchauffement climatique, les énergies renouvelables […] ne sont que quelques exemples de domaines pour lesquels nous avons besoin d’une recherche française européenne au meilleur niveau international ». C’est à en pleurer de désespoir ! Comment une institution de recherche d’une telle notoriété ne s’inquiète-t-elle pas de juxtaposer sur papier deux choses que l’on sait, que l’on a prouvé, être antagonistes : d’un côté, un monde de croissance façonné par le business et le libéralisme à tout va, et de l’autre, un monde limitant son impact sur le climat en s’appuyant autant que possible sur les énergies renouvelables, impliquant forcément de diminuer notre confort et notre train de vie. Si même le CNRS est capable d’un tel paralogisme d’entrée de jeu, nous sommes sacrément dans la mouise pour ce qui est de résoudre les deux ou trois soucis qui risquent de tourmenter nos nuits d’ici la fin de la prochaine décennie.

M’enfin. On sait à quel point le chercheur peut travailler tard la nuit, et on pourrait mettre cette bavure sur le compte de la fatigue passagère du rédacteur (ou rédactrice) de cette note. Toutefois, ce n’est que le début du florilège de stupidités qui va suivre. Je passe sur l’évocation de quelques banalités comme « inscrire note pays dans une trajectoire à 10 ans », et je vais directement là où ça commence à sérieusement sentir le maroilles (fromage fort respectable et goûteux du reste) …

Le CNRS veut revoir sa gouvernance en plaçant son contrôle plus près des hautes sphères de l’État. Les très hautes sphères même, « via un réel Conseil Stratégique de la Recherche et de l’Innovation placé auprès du Président […] ou du Premier Ministre […] ». Ce conseil serait « typiquement » composé de 12 personnes incluant des présidents d’organisme de recherche ou d’universités, des PDG de grands groupes industriels et des personnalités scientifiques. Entendez par là que la structure pyramidale de l’arbre décisionnel sera renforcée et que les chercheurs verront leur liberté encore davantage entaillée, alors même que c’est cette liberté de l’esprit et de l’initiative collective qui sont l’essence d’une recherche fructueuse. Les dogmes et les dictats d’une poignée de gourous ne faciliteront pas l’émergence de nouvelles découvertes. Comment 12 personnes peuvent-elles être représentatives d’un écosystème aussi vaste et ramifié que celui de la recherche ? En quoi auraient-elles le droit, même de par leur éminence scientifique, de parler au nom de tous les autres, à l’oreille de ceux qui tiennent les rennes (et les comptes) de notre pays ? Il n’y a aucune espèce de bon sens là-dedans. De plus, le contrôle des institutions sur l’orientation des investigations ne s’arrête pas ici : le CNRS suggère de créer une commission permanente au sein de l’Assemblée Nationale et du Sénat, en vue d’organiser à chaque début de quinquennat des débats sur « les grandes priorités de la recherche ». Ce sont donc les parlementaires, au mieux des honnêtes citoyens voulant œuvrer au service de leur pays, au pire une bande de technocrates férus de la gâchette budgétaire, qui vont dicter aux scientifiques la marche à suivre quant à leurs investigations. Tu peux remballer ton doctorat, ta qualification, ton habilitation à diriger les recherches, tes médailles et ton h-index[1] : ce sont les parlementaires qui vont t’expliquer ce qu’il serait bon de faire.

Je ne me voile pas la face. Les instances gouvernementales contrôlent déjà beaucoup ce qui se passe dans la recherche. Ce sont elles qui ont les biftons, après tout ! Mais les biftons, ça vient du contribuable, et je ne suis pas convaincu que ce dernier voit d’un bon œil le fait de laisser des non-spécialistes s’occuper d’affaires de spécialistes. Ce n’est pas parce qu’un patient paye directement et indirectement son opération chirurgicale, qu’il trouve judicieux de cadrer le mode opératoire du chirurgien qui l’envoie sur le billard. C’est le propre des politiques, diront certains, que de régler en permanence des problèmes dont ils ne connaissent que vaguement les tenants et les aboutissants. Mais je dirais que sur des sujets comme l’impact environnemental des activités humaines, qui nous touchent toutes et tous, c’est plutôt à la communauté des chercheurs de dicter aux gouvernements ce qu’ils doivent faire, plutôt que l’inverse. Dans le futur donc, les grandes orientations de la recherche seront encore davantage fixées par des gens qui, dans leur immense majorité, n’ont pas la moindre idée de ce qu’est la recherche et de la manière dont elle s’opère.

Le CNRS préconise également de « favoriser le mécénat […] avec un cadre strict déontologique […] et d’encourager les nouveaux modes de financement participatifs de la recherche (crowdfunding, fondation, etc) ». Voilà qui est lancé, histoire de faire vaciller plus encore la fragile indépendance de la recherche.  On se doute bien que les cadres déontologiques vont vite mollir comme de la guimauve sur le feu lorsque les grands groupes vont ramener leurs biftons. Qui voudrait bien me prouver que nos hamburgers à la viande synthétique sont tout ce qu’il y a de meilleur pour la santé ? Qui voudrait bien statuer que nos nouveaux produits phytosanitaires sont tout ce qu’il y a de plus inoffensif pour l’environnement ? Qui serait en mesure de mener des études cliniques pour tester notre nouvelle molécule anti-cancéreuse ? On imagine bien l’entourloupe, n’est-ce pas ? Alors, on pourra bien déguiser le tout sous forme de mécénat éthique ou de fondation tarabiscotée, il n’en restera pas moins que ceux qui ont le blé sont ceux qui décident dans ce bas monde, et autant dire que ce ne sont pas les chercheurs eux-mêmes qui sont en passe de maîtriser leur cagnotte !

La partie qui suit, traitant des différentes méthodes de financement de la recherche, est l’occasion de faire une parenthèse pour résumer la manière dont s’est orchestrée la recherche depuis une dizaine d’année, voire plus. Le maître mot, qui n’épargne décidément aucun secteur (pas même la santé), c’est le productivisme. Produire de la connaissance, en masse et vite. Parce que ça fait bien. Parce que ça attire (et pas que les mouches). Parce que ça fait rayonner la French Tech ! Produire en masse dans la recherche, ça se traduit par la publication d’articles scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture. Plus un chercheur publie, et plus il publie dans des revues qui ont la cote (de bœuf), plus c’est un bon petit chercheur tout mignon qui fait bien ce qu’on lui demande. Et plus il publie, plus il a de chance d’obtenir le gros lot lorsqu’il demande de l’argent pour poursuivre ses recherches.

Car tout fonctionne par « projets ». Etape 1, je demande des biftons. Etape 2, j’obtiens des biftons (si j’ai beaucoup de chance, car le taux de réussite est faible, ce qui explique pourquoi je passe 80% de mon temps à essayer de trouver des biftons au lieu de faire des expériences, des calculs, surveiller ces couillons de doctorants et autres tâches qui me rappellent que je suis un chercheur). Etape 3, je fais des expériences et des calculs (ou plus exactement, je les fais faire à mes sous-fifres, les étudiants en doctorat et leurs aînés, les précaires post-docs, que j’ai pu recruter grâce aux biftons de l’Etape 2).  Etape 4, les expériences ont foiré. Etape 5, je me rends compte que je n’ai plus d’argent pour recommencer et la fin du projet approche. Etape 6, je me souviens qu’en obtenant les biftons, j’avais promis des résultats géniaux. Etape 7, bon en regardant d’un peu plus près, les résultats sont magnifiques, il n’y a jamais rien eu de tel, mon nuage de points, finalement, s’aligne bien selon une droite théorique, c’est génial, j’ai bien dépassé les frontières, jubilation ! Etape 8, je rédige (fais rédiger…) un article scientifique au plus vite, car il y a bientôt des nouveaux biftons à demander. Comment ça l’interprétation n’est pas mûre ? Comment ça « on pourrait vérifier deux ou trois trucs de plus, histoire d’être sûrs » ? T’en as d’autres, des idées pareilles ? Tu veux que d’obscures scientifiques chinois publient nos résultats avant nous ? Bricole-moi un brouillon fissa ou je m’énerve !

Voilà, en grossissant volontairement le trait, tout en préservant les arômes, comment les choses se déroulent. C’est la course aux articles, c’est à celui qui aura la plus longue (liste de publications). On ne mesure plus tellement la qualité, mais la quantité. Bien entendu, tout cela trahit les fondements mêmes de la démarche scientifique, éthique, déontologique, critique, logique et tout ce qui se termine par « ique ». Peut-on réellement garantir le sérieux, la transparence et la qualité de la mise en lumière de nouvelles connaissances dans de telles conditions ?

On trouve ensuite une phrase qui m’a rendu hilare : « il est économiquement absurde de vouloir employer des chercheurs et des chercheuses sans leur donner les moyens d’exercer correctement leur métier ». C’est donc en page 4 que les rédacteurs de cette note auraient retrouvé la raison ? C’est bien de le dire, mais objectivement, le système de financement de la recherche qui a été bâti ne permet pas de respecter ce bon sens. La plupart des appels à projet, de l’Agence nationale de la recherche (ANR) ou de l’European Research Council (ERC), offre un bon gros pactole à une fraction réduite des chercheurs qui soumettent leur projet. C’est comme ça qu’ils entendent maintenir un haut niveau d’excellence, car la compétition est très serrée, très exigeante (darwinienne même !), puisque la plupart sont recalés. Mais celles et ceux qui réussissent, par exemple à l’ERC, ramassent 1,5 à 2,5 millions d’euros pour 5 ans. Rien que ça ! Bravo pour les lauréats ! Mais que fait-on des autres, qui ont tous passé des jours et des jours et des nuits à préparer leur dossier pour que tout soit au poil (de fesse), pour que tout soit limpide, cohérent, budgétisé, sexy, en faisant pressentir la découverte du siècle à chaque page du projet ? Que fait-on de toutes ces heures payées à préparer des projets qui finissent dans un placard ? Décrocher le graal « ERC » est devenu tellement crucial pour les universités, partiellement rendues autonomes depuis quelques années (ce qui est un tout autre sujet bien juteux), que des équipes entières d’administratifs psychologues-gestionnaires-coachs ont été montées pour accompagner les chercheurs souhaitant tenter l’aventure, comme pour soutenir un boxeur dans le ring de l’enfer ! Si bien que pour beaucoup, il devient vain de dépenser autant d’énergie et de moyens pour une compétition qui n’est qu’une simple mise en scène d’un élitisme mal goupillé. Seulement, pour enfoncer encore le clou, le CNRS suggère d’instaurer « l’octroi de primes systématiques aux chercheurs […] ayant des responsabilités importantes dans des projets européens ». Ouais, parce qu’il ne faut pas déconner, la carotte n’était pas assez grosse. Si les chercheurs sont découragés par ce système de financement, c’est forcément parce qu’ils n’y trouvent pas leur compte d’un point de vue personnel ! Ce n’est pas du tout parce qu’ils ont le sentiment de participer à une machination injuste, peu valorisante et franchement déprimante en cas d’échec (ce qui, je le rappelle, est de loin le plus probable au vu des taux de réussite volontairement mis en place). Alors on va allonger un petit chè-chèque pour rebooster un peu les troupes ! Ma foi, ça oui, c’est ingénieux !

Je passe encore sur une paire d’idioties pour aller derechef à la partie politique de gestion RH et carrières. Quelle vision pour le futur ? En premier lieu, on se propose d’« encourager la carrière des femmes chercheuses ». Point, retour à la ligne. Là, je me dois de l’observer, les auteurs de ce torchon se sont sniffés un rail de bienveillance. Sauf que l’effet de pétillement du bulbe a été succinct, puisqu’ils n’ont pas su expliquer comment ils allaient s’y prendre. Pas le début d’une piste menant vers un bout de solution, sur un problème majeur de la recherche en France ! A peine plus d’un tiers de l’effectif sont des femmes au CNRS ! Et on se propose simplement, d’encourager les carrières ? Je vais vous dire pourquoi ils sont incapables de proposer un remède valable à ce fléau : ils ont déjà tout essayé et rien n’a fonctionné. Le problème est structurel. Pour cause, c’est toujours ce bon vieux système d’élitisme exacerbé et de course aux financements qui font monter en pression l’évolution des carrières, et accentuent de plus en plus la précarité des jeunes chercheurs et chercheuses. Les recrutements sur les postes fixes ont diminué, alors que dans le même temps on forme de plus en plus de doctorants (main d’œuvre pas chère, qu’on peut se payer le temps d’un projet). Cela augmente mécaniquement la durée moyenne de pataugement au niveau du statut de « post-doc », un chercheur non-permanent que l’on embauche sur des CDD d’un ou deux ans au gré des projets, et qui doit se trimbaler en moyenne 6 ans de laboratoire en laboratoire (potentiellement d’un bout à l’autre du monde) avant de pouvoir ne serait-ce qu’espérer intégrer un poste fixe, et enfin arrêter la recherche pour se consacrer à quasi plein temps à la recherche…de financements. Du coup, si tout se passe de façon linéaire et sans embûche, vous finissez votre Bac+5 à 23 ans, ajoutez 3 ans de thèse, vous avez 26 piges. Allongez de 6 ans le barbotage dans la précarité postdoctorale, vous vous retrouvez à fêter vos 32 balais. D’ici là, il se peut que vous ayez envie de fonder une famille. Pour des raisons physiologiques évidentes, et à cause des mœurs patriarcales encore bien ancrées dans nos sociétés, les femmes pâtissent davantage de cette précarité que les hommes, et abandonnent leurs plans de carrière avant les couillus. Allez donc vous trimbaler un ou deux marmots en bas âge d’un bout à l’autre d’un continent pour construire votre CV de post-doctorante « bankable » ! A moins de supporter des cernes aussi profondes que les tranchées de la guerre de 14, ou d’avoir un partenaire prêt à sacrifier sa vie professionnelle pour vous épauler (si c’est un homme, peu probable que ça arrive…), c’est râpé ! Ce n’est donc pas un hasard si les femmes sont sous-représentées parmi les agents permanents : il s’agit bien d’un problème lié à cet effet de précarisation massifié couplé aux mœurs patriarcales, gagnant du terrain chaque année, par ce fonctionnement aberrant de financement sur projets d’élite.

La perle suivante concerne les enseignements, dont on souhaiterait « faciliter la modulation des charges […] au cours [des] carrières ». Comme dit précédemment, la carrière des chercheurs est évaluée seulement par leur capacité à produire des articles et à s’octroyer des fonds. S’ils ont une « charge » d’enseignement, celle-ci n’est absolument pas valorisée en France. Le mot « charge » qui est employé dans le document reflète bien l’état d’esprit, pourra-t-on remarquer au passage… Vous pouvez donc dispenser des cours infectes, cela n’aura absolument aucun impact négatif sur votre carrière. Sauf que par rapport à un agent CNRS, qui ne donne pas de cours, un enseignant-chercheur (employé par une université) dispose donc de la moitié du temps pour produire le même résultat. Certains commencent sans doute à trouver cela injuste, si bien qu’on se propose maintenant, carrément, allez, soyons fous, d’envoyer valser les cours quand on en a envie, histoire de mettre un bon coup de collier à une carrière. Formidable tour de passe-passe encore une fois ! Moi je dis, à quand une réelle prise en compte de l’investissement dans les enseignements et dans la diffusion des connaissances à un public plus large que celui des spécialistes, dans les carrières des enseignants-chercheurs ? Ce ne serait pas plus logique ? Beaucoup d’enseignants-chercheurs, heureusement pour les étudiants, dispensent des cours formidables, ce qui leur demande un effort conséquent. Mais ils savent pertinemment que c’est au détriment de la publication, de la recherche de fonds, etc…les seules choses qui leur vaudront des points aux yeux de leur pitoyable hiérarchie. D’autres encore excellent dans tous les domaines (car il y a des surfemmes et des surhommes dans ce milieu) mais ces personnes mettent une croix sur leurs weekends, leurs soirées et parfois leur vie de famille. Il faut pouvoir le dire. C’est ainsi, et surtout, ça ne dérange absolument pas le CNRS qui trouve sa gouvernance aux petits oignons !

Je finirai par un dernier morceau ayant trait à la formation doctorale. Ô croustillant sujet ! On pourrait en écrire des tartines ! Je disais plus haut qu’un étudiant en thèse constitue de la main d’œuvre pas chère (un peu plus que le smic pour une personne ayant un bac+5). Parfois même, un doctorant, c’est gratos ! C’est souvent le cas en sciences sociales, en histoire ou en lettres. Pas besoin de les payer ceux-là ! Bah oui, tu peux m’expliquer la plus-value d’une thèse sur la prose de je ne sais quel ancêtre grec pour la conquête de nouveaux marchés stratégiques dans un monde de concurrence libre et non faussée ? Encore heureux qu’il bosse pour pas un radis, le rejeton ! Plus sérieusement, la proposition du CNRS à ce sujet est de « viser à rendre très exceptionnelle la possibilité de préparer une thèse sans une rémunération fixe ». Posez bien vos mirettes sur le mot-clé « exceptionnelle ». Une thèse dans les domaines où la rémunération est inexistante est déjà exceptionnelle, voire miraculeuse, par rapport aux domaines qui bénéficient d’une rémunération (en général, les sciences dites « dures »). Alors, quelle est la nouveauté dans cette proposition ? Pourquoi ne rendons-nous pas la rémunération obligatoire pour toutes les thèses ? Voyez-vous, l’abolition de l’esclavage, c’était en 1848. Il serait peut-être temps de se mettre à la page…

En conclusion, les chercheuses et chercheurs de France sont dans une belle galère qui n’en finira pas de tanguer si ces propositions se traduisent en mesures concrètes. La seule chose qui tienne encore la boutique, c’est la persévérance et l’incroyable ténacité des femmes et des hommes qui peuplent les unités de recherche. J’inclue bien évidemment les personnels non-permanents et les ingénieurs et techniciens, dont j’ai peu parlé, mais qui sont aussi fort malmenés dans ce business. Mais est-ce que ça va tenir encore longtemps comme ça ? Va-t-on encore accepter longtemps ce système truffé d’aberration, qui n’est efficient que pour monter au classement des meilleurs universités du monde, basé sur du flan et ne servant absolument pas une recherche de qualité ? Il va falloir que celles et ceux qui dans ce milieu ont un minimum d’influence se secouent le bulbe fissa (c’est normalement leur cœur de métier) et passent à l’action pour stopper cette monstrueuse machine qui démolit notre principale raison d’être : produire de la connaissance nouvelle de façon robuste, indépendante, méthodique, créative, et la transmettre sereinement aux générations futures.


[1] Métrique servant à quantifier le niveau de citation d’un auteur scientifique.

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