La pluie et le « beau temps » en France : 2080

Je ne peux pas vous dire dans quelle situation seront vos enfants et petits-enfants en 2080. Cependant, je présage deux choses : 1) ils seront devenus experts en rafting, et 2) ils ne pourront plus mélanger d’eau liquide à leur pastis aussi souvent qu’ils le souhaitent (pour les glaçons, je vous garantis qu’ils n’en auront pas).

Mais d’où sortent de telles spéculations, allez-vous me demander ? Et bien, laissez-moi vous montrer à l’aide de ces 5 cartes qu’il faudrait avoir à l’esprit si tout comme moi, vous évacuez vos excréments avec de l’eau parfaitement potable.

La France métropolitaine est un territoire décemment arrosé, comme nous pouvons le voir sur la première carte (Figure 1). Nous y percevons l’effet des reliefs montagneux, qui concentrent davantage les précipitations. Cependant, 76% du territoire métropolitain reçoit entre 600 et 1000 mm de pluie par an, avec une médiane proche de 850 mm/an.

FIGURE 1

Ainsi, mis à part pour les montagnes, on a l’impression que l’arrosage est relativement homogène dans l’espace. Cela dit en hydrologie, il est tout aussi important de s’intéresser à la répartition des pluies dans le temps. A ce niveau, il y a une forte disparité en France (Figure 2). Les précipitations les plus concentrées dans le temps se retrouvent dans le sud-est (domination des perturbations orageuses), tandis qu’elles s’installent davantage dans la durée au nord (domination des dépressions plus stables). Par conséquent, sur notre période de référence 1976-2005, les quantités absolues de précipitations reçues dans le Nord et sur la Côte d’Azur sont globalement assez proches; la véritable différence réside dans le fait qu’on dispose de plus de temps pour oublier qu’il a plu dans le sud, car les événements sont plus espacés dans le temps, bien que généralement plus intenses.

FIGURE 2

Normalement, jusqu’ici, rien de neuf. Simplement quelques rappels basiques. Pour un tour d’horizon plus complet et plus esthétique des précipitations en métropole, je vous conseille un petit tour sur ce blog.

Maintenant, vous n’êtes pas sans savoir que nous faisons face à un phénomène de changement climatique causé par les activités humaines. Cette modification du climat entraîne inexorablement la modification du cycle de l’eau tel que nous le connaissions jusqu’alors. Comment cette altération du climat affectera-t-elle le régime hydro-climatique en France à la fin du siècle ? C’est bien évidemment une question très difficile, dont les réponses sont formulées à partir de scénarios d’émission de Gaz à Effet de Serre (GES) et de modèles de circulations fondés sur de la physique de pointe, mais restant néanmoins des représentations simplifiées de la machine extrêmement complexe qu’est le climat. Cela implique donc l’existence de fortes incertitudes sur les projections, ne serait-ce que parce qu’on ne peut pas prédire exactement ce que les sociétés humaines décideront de faire ou non pour réduire les émissions de GES.

Néanmoins, en gardant ces incertitudes en tête, nous pouvons quand même nous intéresser aux tendances apparaissant dans les sorties de modèle. Les projections pour les précipitations totales futures, régionalisées pour la France avec le modèle ALADIN, sont issues des travaux du Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM). Je m’intéresse ici aux projections associées au scénario RCP 4.5 à l’horizon lointain, c’est-à-dire 2071-2100, afin de montrer en quoi vos enfants et petits-enfants seront probablement des as du rafting et des malheureux du pastaga ! Ce scénario n’est ni le plus pessimiste ni le plus optimiste. Notons aussi que je ne parle ici que de précipitations totales, une composante bien évidemment centrale dans les bilans hydriques, mais qui n’est pas du tout la seule à contrôler la sévérité d’une inondation ou d’une sécheresse, par exemple.

Regardons la carte suivante (Figure 3), qui représente la variation relative des cumuls moyens annuels de précipitation à l’horizon 2071-2100 par rapport à la période de référence. En raison des incertitudes sur les chiffres, j’ai volontairement découpé les variations en classes, reposant principalement sur les écarts à la moyenne des variations. Ainsi, un changement devient assez significatif lorsqu’il va au delà de 2 fois l’écart type, soit à partir d’environ 9% de variation, ce qui est déjà suffisamment colossal en hydrologie.

FIGURE 3

On observe que des diminutions importantes des précipitations moyennes sont attendues sur le couloir rhodanien, sur la côte d’Azur et jusqu’aux contreforts des Cévennes, en Corse, sur le sud et l’ouest du Massif central, et de façon générale sur toutes les façades tournées vers l’Atlantique ou la Manche. Les hauts reliefs ainsi que l’Alsace devraient recevoir plus de précipitations. A l’intérieur des terres, c’est généralement flou : difficile de percevoir une réelle tendance à la baisse ou à la hausse d’après ces résultats de simulation. En revanche, n’oublions pas que nous parlons ici des variations de précipitations totales ! A l’ensemble prépondérant des baisses d’apports météoriques s’ajoute la tendance générale à l’augmentation des températures qui joue très significativement sur la hausse de la demande évaporatoire. Cela explique par conséquent mes craintes quant à la disponibilité de l’eau pour les futurs apéro-skype.

Ensuite, nous pourrions presque nous étonner de voir sur la carte suivante (Figure 4) que les pluies intenses se feront significativement plus nombreuses en dehors de la Côte d’Azur, et de façon plus marquée dans le nord-ouest et la Bourgogne Franche-Comté. Le risque inondation devrait donc de se faire ressentir davantage, et particulièrement dans les zones côtières déjà vulnérables à la montée du niveau marin. D’où mes spéculations sur la nécessaire acquisition par une large part de la population future des fondamentaux du rafting, bien utiles lors des crues. A noter que tout porte à croire qu’au niveau du pourtour méditerranéen, les pluies diluviennes, pas nécessairement plus nombreuses qu’à l’accoutumée d’après notre ami ALADIN, semblent en revanche déjà s’intensifier et continueront à s’intensifier. Cela n’est toutefois pas visible sur les cartes présentées ici.

FIGURE 4

Enfin pour la petite histoire, c’est la partie du territoire au dessus d’un axe NE-SO qui risque bien de subir le plus gros choc quant à l’augmentation des durées sans pluie (Figure 5).

Si on récapitule, dans la moitié nord, on aura des pluies intenses plus nombreuses mais aussi des sécheresses beaucoup plus longues qu’en début de siècle. En bref, le climat du nord va se « méditerraniser », ce qui est en adéquation avec ce que prévoit le GIEC. En effet, les études suggèrent que les cellules de Hadley, ces grandes boucles de convection qui s’étendent de l’équateur jusqu’aux trentièmes parallèles, vont s’étirer vers les pôles et entraîner un décalage vers le nord (pour nous) des climats.

Alors voilà, je vous laisse trouver la conclusion à cette histoire mais dans tous les cas, espérons que les enfants de 2080 aient la même clairvoyance que les enfants de 1980 à propos du pastis !

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