L’eau’gique #1 : mais où est passé l’Homme dans le cycle de l’eau ?

Pour démarrer la mini-série « L’eau’gique », je vais commencer par une étude qui remet en cause notre perception formatée et obsolète du cycle de l’eau. Et lorsque j’écris « notre perception », je ne réfère pas seulement à celle de l’individu lambda, mais également à celle des spécialistes du domaine, ainsi qu’à celle des éducateurs et des décideurs ! L’article en question, publié en 2019 dans la revue Nature Geoscience par Benjamin W. Abbott et collaborateurs s’intitule « Human domination of the global water cycle absent from depictions and perceptions » (en français : La domination de l’Homme sur le cycle de l’eau mondial absente des représentations et des perceptions). Leur travail montre que les illustrations traditionnellement produites pour schématiser et présenter le cycle de l’eau et les bilans hydriques ne représentent presque jamais les déstabilisations profondes des hydrosystèmes occasionnées par l’action de l’Homme.

En analysant pas moins de 464 schémas du cycle de l’eau provenant de plusieurs pays du monde, les auteurs se sont rendus compte que seulement 15% de cet échantillon inclut l’influence directe de l’Homme sur le cycle de l’eau (prélèvements, modification des paysages, pollutions…), et une fraction modique (<2%) en représente l’impact indirect via le changement climatique. Pourtant, comme le rappellent les auteurs, les humains remobilisent chaque année l’équivalent de la moitié du débit total exporté par tous les cours d’eau du monde vers les océans. C’est colossal, mais visiblement ça ne transparaît que très peu dans les représentations classiques du cycle de l’eau. Il semblerait même que cette sous-représentation des facteurs anthropiques s’accentue significativement avec le temps, ce qui est pour le moins contre-intuitif, comme le soulignent les chercheurs.

Plusieurs éléments d’ordre pratique, esthétique et historique sont mis en avant pour expliquer la persistance des erreurs et des biais dans les schémas du cycle de l’eau. On peut citer le mécanisme de plagiat sans remise en cause (ressemblances nombreuses et très récurrentes dans les dessins analysés), les difficultés inhérentes à l’élaboration d’un schéma exhaustif véhiculant des concepts clairs et des données quantitatives, la tendance à préférer des paysages naturels chatoyants en minimisant les intrusions humaines… Quelque soit la ou les raisons, cette inadéquation entre l’existence de perturbations anthropiques fortes et avérées, et l’absence de retransmission de ces faits dans les schémas, supports de communication visuelle par excellence, alimente selon les auteurs un faux sentiment de sécurité hydrique. Un sentiment pouvant mener à une gestion maladroite des ressources et d’un bassin, ou à une consommation déraisonnable voire dérégulée…

Est-ce que cette absence de l’Homme dans nos représentations du cycle de l’eau a réellement un impact sur la façon dont nous gérons les ressources en eau dans le monde ? Les auteurs pensent que c’est le cas, et ils l’illustrent par 4 exemples. Je ne parlerai ici que du dernier, qui est très éloquent : pour maîtriser les risques de stress hydrique, le premier réflexe est de se concentrer sur la maîtrise des flux entrants et des stocks de l’hydrosystème, et non sur la demande en eau de nos sociétés. Les mesures de réduction de la consommation d’eau, lorsqu’elles existent, passent largement au second plan. Une raison pouvant contribuer à cette dissonance est justement l’absence, dans notre imaginaire commun, de l’impact majeur que nous avons sur les ressources aquatiques.

L’étude d’Abbott et al. (2019) jette donc un sacré pavé dans la marre et suggère que nous devrions très largement réviser la façon de communiquer sur le cycle de l’eau, pour y intégrer des informations à la fois complètes, réalistes et faciles à assimiler puis à transmettre. Ils donnent d’ailleurs beaucoup de pistes pour aller dans ce sens ! Distinguer les ressources rapidement renouvelables et celles qui ne le sont pas, faire figurer les types d’usage des eaux prélevées et restituées, dessiner plusieurs bassins pour symboliser l’interdépendance hydrologique inter-bassin (surtout pour les bassins endoréiques), adopter des systèmes de couleurs pour délimiter les zones d’influence des pollutions…étant donnée l’étendue des erreurs et imprécisions récurrentes dans l’immense majorité des diagrammes, les propositions de correction ne manquent pas !

Enfin, les auteurs reconnaissent pour conclure que l’aspect visuel, purement esthétique d’un schéma du cycle hydrologique corrigé, joue un rôle essentiel dans la transmission des notions clés… de quoi impliquer des graphistes, artistes et éducateurs dans ce travail qui dépasse les compétences de la plupart des chercheurs !

Référence

Abbott, B.W., Bishop, K., Zarnetske, J.P., Minaudo, C., Chapin, F.S., Krause, S., Hannah, D.M., Conner, L., Ellison, D., Godsey, S.E., Plont, S., Marçais, J., Kolbe, T., Huebner, A., Frei, R.J., Hampton, T., Gu, S., Buhman, M., Sara Sayedi, S., Ursache, O., Chapin, M., Henderson, K.D., Pinay, G., 2019. Human domination of the global water cycle absent from depictions and perceptions. Nat. Geosci. 12, 533–540. https://doi.org/10.1038/s41561-019-0374-y

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :