L’eau’gique #6 : Hiver doux et arrosé, printemps chaud et ensoleillé, le cocktail parfait pour craindre une sécheresse agricole estivale exacerbée

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Cette année, toutes les conditions sont réunies pour aboutir à une sécheresse agricole record durant l’été, sur la plupart du territoire métropolitain. Il ne manque plus qu’un ingrédient pour enflammer la situation : un été plutôt plus chaud, et plutôt plus sec que la « normale » (ou plutôt la période de référence 1981-2010), ce qui a malheureusement des chances significatives de se produire puisque nous enchaînons tous les records à cause de Vous-Savez-Quoi.

Pourtant, à l’exception de quelques départements (Haut-Rhin, Allier, Puy de Dôme, Loire, Rhône, nord de l’Isère…), la France a été franchement bien arrosée entre septembre 2019 et mai 2020, avec des précipitations efficaces excédant nettement la normale (+25%), surtout sur la façade ouest et au nord du pays (Réf. [1] [2] [3]). On pourrait donc se dire que l’eau supplémentaire que nous avons « récoltée » en hiver aurait de quoi balancer les effets néfastes d’un éventuel coup de chaud prolongé cet été… Que nenni ! C’est un poil plus compliqué que cela !

En réalité, parmi les éléments déterminants dans le développement d’une sécheresse de grande ampleur figurent les conditions météorologiques printanières. Lorsque le printemps est chaud et très ensoleillé, c’est excellent pour la croissance des plantes qui s’en donnent à cœur joie pour grandir mais aussi pour pomper l’eau des sols, bien remplis à la fin de l’hiver ! D’aucuns ont eu la sensation pendant le confinement lié à la Covid-19 que la Nature devenait tout-à-coup bien plus vive et luxuriante qu’à l’accoutumée, interprétant cette observation comme la preuve qu’en la laissant tranquille, elle revenait au galop récupérer du terrain. Soit, mais cela tient surtout à la météo, qui par chance ou malchance (à chacun son ressenti, je ne jugerai pas !), fut très clémente pour les plantes. De ce fait, les sols se sont vites asséchés au cours du printemps, et nous arrivons aux portes de l’été avec un déficit de l’humidité des sols entre -20% et -80% par rapport à la normale sur la moitié nord du pays ainsi que sur l’Auvergne et une bonne partie du couloir rhodanien. Il suffira donc de peu pour déclencher une sécheresse agricole sévère sur une grande partie du territoire, notamment le nord-est, si le déficit pluviométrique n’est pas comblé et si les températures estivales sont aussi élevées que les deux dernières années par exemple.

Ce qui est intéressant à observer ici, c’est que l’ampleur d’une sécheresse est fortement liée à la conformation des épisodes climatiques depuis le début de l’année hydrologique, ainsi que de l’état et la nature de la surface du sol, avec en particulier le type de couverture végétale. L’article scientifique que je souhaite mettre en lumière aujourd’hui (Bastos et al. 2020, voir référence à la fin) illustre bien ce phénomène « l’eau’gique », qui a une importance absolument capitale dans la planification de la résilience aux bouleversements climatiques. Dans cette étude, les chercheurs mettent en exergue la singularité de l’épisode de sécheresse de 2018 par rapport à celles de 2003 et 2010 en Europe centrale et du nord. Bien que les températures estivales furent bien plus marquantes par leur intensité et leur durée en 2003 et 2010, la sécheresse de 2018 fut tout aussi dévastatrice pour les récoltes, si ce n’est davantage en terme d’extension spatiale et temporelle (pertes de 340 millions d’euros pour l’Allemagne, 116 millions pour la Suède). A l’aide de données satellites, de données climatiques et de modèles couplés végétation-sol-atmosphère, les auteurs confirment que l’ensoleillement et les températures printanières sont responsables d’au moins la moitié de l’intensité de la sécheresse de 2018 dans ces régions, par l’activation précoce et soutenue du développement végétal conduisant tôt à un déficit hydrique des sols. Ils remarquent par ailleurs que la transition entre l’humidité hivernale et la sécheresse estivale a été singulièrement abrupte en 2018.

Cela laisse entrevoir une possibilité et une nécessité : 1) la possibilité d’utiliser le suivi de la croissance des plantes à large échelle pour mettre des bornes sur l’intensité d’une éventuelle sécheresse à venir, et ceci assez tôt dans l’année ; 2) la nécessité de prendre en compte ce phénomène dans les transformations de ce siècle, notamment agricoles, car cette configuration hydroclimatique deviendra de plus en plus normale et sévère d’ici à 2100 dans nos régions (plus humide pendant moins longtemps en hiver, plus sec pendant plus longtemps au printemps-été).

En somme, un changement croissant dans la répartition temporelle des entrées climatiques (radiations solaires, pluies) peut s’avérer bien plus inquiétant pour la gestion des ressources hydriques qu’une simple baisse globale des stocks d’eau utilisables.

Référence

Bastos, A., Ciais, P., Friedlingstein, P., Sitch, S., Pongratz, J., Fan, L., Wigneron, J.P., Weber, U., Reichstein, M., Fu, Z., Anthoni, P., Arneth, A., Haverd, V., Jain, A.K., Joetzjer, E., Knauer, J., Lienert, S., Loughran, T., McGuire, P.C., Tian, H., Viovy, N., Zaehle, S., 2020. Direct and seasonal legacy effects of the 2018 heat wave and drought on European ecosystem productivity. Sci. Adv. 6, eaba2724. https://doi.org/10.1126/sciadv.aba2724

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