L’eau’gique #8 : La position des célèbres figures mégalithiques de l’Île de Pâques s’explique principalement par la distribution des sources d’eau douce

Après la virée éco-hydrologique du dernier numéro de « l’eau’gique », je continue aujourd’hui à explorer les frontières transdisciplinaires des sciences de l’eau en vous parlant d’archéo-hydrologie.

Je vous emmène sur l’Île de Pâques… vous savez, ce tout petit bout de caillou volcanique complètement perdu dans le Pacifique, à 3500 km des côtes chiliennes, sur lequel des communautés polynésiennes ont érigé à partir du XIIIe siècle un nombre hallucinant de statues mégalithiques, appelées mohai (environ un millier, cf. photo). Les recherches sont allées bon train pour tenter de comprendre à quoi servaient ces monuments, les ahu (les grandes dalles sur lesquelles reposent les mohai), comment le peuple Rapa Nui a pu techniquement tailler, transporter et ériger autant de colosses, mais aussi, pourquoi ces monuments ont été placés là où ils se trouvent.

C’est à cette dernière question que s’intéressent Robert DiNapoli et collaborateurs dans leur étude publiée en 2019 dans la revue PLoS One, et à laquelle le titre répond «  Rapa Nui (Easter Island) monument (ahu) locations explained by freshwater sources » (en français : La position des monuments (ahu) de Rapa Nui (Ile de Pâques) expliquée par les sources d’eau douce).

Commençons par redessiner brièvement le contexte. L’Île de Pâques (ou Rapa Nui, qui désigne à la fois l’île, les habitants de l’île ainsi que leur langue traditionnelle) est une île volcanique de petite taille (164 km²) offrant des conditions de vie difficile pour les humains. En effet, les ressources naturelles n’y sont pas abondantes et la terre y est peu fertile. Pourtant, une population descendant des tribus polynésiennes a pu y vivre suffisamment confortablement pendant environ 5 siècles. La notion de confort est ici toute relative, mais il semblerait que cette population ait eu le temps et l’énergie nécessaires pour tailler et mettre en place des statues géantes, pesant quelques tonnes pour les plus grandes. Il ressort des recherches historiques et archéologiques que les ahu disposaient probablement de plusieurs fonctions pour les Rapa Nui. D’abord, une fonction spirituelle, cérémonielle et religieuse. Les mohai sont souvent placés à proximité de villages, vers lesquels ils sont tournés, alors qu’ils sont tous taillés dans la même carrière de tuffs volcaniques au centre-est de l’île. Les figures mégalithiques pouvaient donc représenter des esprits protecteurs, veillant sur les différentes communautés rivales.

Néanmoins, il semblerait que de nombreux spécialistes aient mis en évidence une autre fonction cruciale : les ahu seraient les marques imposantes de contrôle et de propriété exercées sur les ressources de subsistance des différents clans. Dans un environnement aussi isolé et pauvre en ressources, on pense qu’il était stratégique pour chaque clan de montrer sa puissance et son emprise sur son entourage immédiat, d’où il puisait les vivres. Il n’est pas exclu que des tensions fortes existaient autour des ressources, mais il n’existe que peu d’éléments pour corroborer la thèse de guerres récurrentes entre les clans vivant de part et d’autre de l’île. Il semblerait que la stratégie ait plutôt été de sécuriser son propre patrimoine en érigeant ces statues sacrées à proximité de ressources stratégiques.

La question est de savoir quelles ressources stratégiques étaient principalement protégées par les mohai ? A l’époque, trois groupes de ressources entraient en ligne de compte dans la subsistance quotidienne des Rapa Nui : les parcelles cultivées, les poissons et fruits de mer, ainsi que l’eau douce. Les Rapa Nui cultivaient principalement des patates douces, du yam et du taro sur des surfaces recouvertes de pierres volcaniques (« rock mulch ») pour protéger les plantes et conserver l’humidité. Les poissons et les fruits de mer (voire les dauphins) pouvaient faire partie du régime alimentaire, même s’il semblerait qu’ils ne soient pas prépondérants. La pêche n’était pas très aisée sur l’île, du fait de l’absence de récifs coralliens ou de lagunes sécurisant sa pratique et formant des écosystèmes plus riches qu’ailleurs. La morphologie des côtes, souvent escarpées, ne facilitait pas la tâche non plus, mais de nombreuses traces d’outils de pêche et de restes alimentaires montrent bien que les ressources maritimes n’étaient pas du tout négligées par les autochtones. Il n’est donc pas interdit de penser que les mohai pouvaient être destinés à affermir le contrôle sur les terres cultivées et/ou sur les accès privilégiés à la mer.

Les réserves d’eau douce ne sont pas abondantes sur l’île. Arrosée inégalement d’une année à l’autre, les précipitations sur Rapa Nui sont de l’ordre de 600 à 2000 mm par an. La lithologie du substrat rocheux est très poreuse et perméable, l’eau circule donc rapidement en profondeur et coule rapidement vers l’océan. Les nappes perchées sont rares et peu pérennes. Les cours d’eau, peu nombreux également, sont caractérisés par une forte intermittence et se tarissent vite après les épisodes pluvieux. Les principaux stocks pérennes sont ceux des nappes, mais qui n’étaient accessibles aux Rapa Nui que là où elles approchent suffisamment de la surface, c’est-à-dire près des côtes, où le niveau de la mer constitue le niveau d’équilibre hydrostatique. Des puits peu profonds nommés puna était aménagés dans la roche aux endroits stratégiques où des sources d’eau douce rejoignaient l’océan. En réalité, l’eau tirée de ces puna était déjà très salée au goût des premiers explorateurs européens ayant mis le pied sur l’île.

En s’appuyant sur une cartographie détaillée de la position des ahu, ainsi que des vestiges de culture, des points d’accès faciles à la mer, et des puna, l’équipe de DiNapoli a cherché à tester l’hypothèse que la distribution spatiale inhomogène des ahu peut être expliquée par la proximité systématique à une ou plusieurs des ressources vitales. Ils se basent sur tout un pan des statistiques descriptives appelée point process modeling. Sans rentrer dans les détails, ces techniques d’analyse permettent de tester la présence statistiquement significative de structures spatiales au sein d’un échantillon de points, et de tester si celles-ci sont organisées selon un processus covariant sous-jacent, comme la localisation des ressources dans le cas présent.

D’après leur analyse, la répartition géographique des ahu est le mieux expliquée par la proximité des sources d’eau douce. Contrairement aux autres ressources, le présence d’eau consommable proche est une condition nécessaire pour que la distribution soit considérée comme statistiquement non-aléatoire. En des termes plus simples, les auteurs montrent qu’il est bien possible que l’eau fut le principal moteur des tensions entre communautés, et que les mohai furent dressés pour revendiquer ou asseoir la protection de cette ressource vitale, avant les autres. Cela sous-tend même l’idée que la taille et l’abondance des mohai était un signe de puissance et de richesse sur le plan de l’accès à l’eau, alimentant ainsi la compétition entre communautés. Celle qui avait le plus facilement accès à l’eau, par exemple, avait davantage le loisir de se consacrer à la taille et le transport des statues.

Est-ce si étonnant, après tout ? Sans doute pas, mais c’est la première fois qu’une équipe de chercheurs démontre formellement la possibilité que l’eau soit la principale raison du placement des ahu, remettant en cause les autres théories et donnant potentiellement un nouveau sens à ces statues qui n’ont pas encore livré tous leurs mystères !

Référence

DiNapoli, R.J., Lipo, C.P., Brosnan, T., Hunt, T.L., Hixon, S., Morrison, A.E., Becker, M., 2019. Rapa Nui (Easter Island) monument (ahu) locations explained by freshwater sources. PLoS One 14, 4–6. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0210409

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