L’eau, à la fois partout et nulle part

Parc National des Glaciers, Argentine (Crédit : J. Schuite)

Il existe en France un paradoxe dont j’ai du mal à déceler l’origine.

Nous savons pertinemment que l’eau est l’élément vital nécessaire au développement et au maintien des paysages, des écosystèmes et des sociétés [1]. Il suffit de penser aux innombrables « services » que l’eau nous rend quotidiennement dans de multiples domaines, dont voici quelques exemples, parmi tant d’autres :

  • Elle permet à nos aliments et à nos forêts de pousser,
  • Elle nous permet de boire, cuisiner, laver nos vêtements et baigner nos corps,
  • Elle permet à nos bateaux de transporter des marchandises sur les canaux et les cours d’eau,
  • Elle offre le logis à une certaine faune, dont raffolent certains pêcheurs, animaux ou humains,
  • Elle transporte les sédiments et les solutés d’un bout à l’autre des continents, façonnant nos paysages,
  • Elle intervient dans la production d’électricité et le stockage d’énergie,
  • Elle entre en jeu dans le refroidissement de certaines installations industrielles,
  • Elle constitue l’élément naturel incontournable pour de nombreuses activités ludiques et touristiques,
  • Elle permet de lutter contre les incendies,
  • Elle donne la possibilité à nos corps de réguler leur température par la transpiration…

Bref, vous le savez aussi bien que moi : l’eau est partout, tout le temps, dans tous les secteurs d’activités, et dans la plupart des champs disciplinaires des sciences naturelles.

D’autre part, nous savons bien que le cycle de l’eau est et sera chamboulé par les bouleversements socio-environnementaux du XXIe siècle : changement(s) climatique(s), pressions anthropiques sur les milieux naturels, changements d’occupation des sols, transformations économiques, etc.

Alors pourquoi diable ai-je la sensation que, dès qu’on se prête à un exercice de prospective, d’identification des enjeux, de planification ou tout autre processus de réflexion visant à établir une feuille de route globale et cohérente, pour éviter les désastres qui ne manqueront pas de nous arriver en pleine figure si on reste les bras ballants, la question des ressources en eau passe au second plan ? Pourquoi, dans les initiatives collectives qui tentent d’adopter au mieux une approche systémique du problème, l’eau n’est présente qu’en filigrane dans les thématiques abordées ?

Voici des exemples tirés de l’actualité récente pour illustrer cette désagréable sensation :

  • The Shift Project, un think tank qui planche sur des solutions pour décarboner l’économie, élabore en ce moment son grand Plan de Transformation de l’Economie Française (PTEF) pour lequel il a mis en place un financement participatif ayant rencontré un franc succès (et c’est tant mieux). L’ambition de ce projet est de construire un plan cohérent et multisectoriel de transformation des « activités essentielles […] afin de les rendre saines et robustes pour les temps de crise économique et écologique dans lesquelles nous sommes entrés depuis quelques temps« . Ainsi, pour chaque secteur d’activité, l’objectif affiché est double : décarbonation et résilience (voir ici). Les Shifters mettent judicieusement en avant la nécessité d’une approche transversale, englobant la complexité systémique du fonctionnement de nos sociétés et de l’environnement. En regardant la plaquette de présentation, on voit que tout est centré autour de l’énergie (il s’agit du Shift après tout…), de l’agriculture et de la forêt. Force est de constater que l’eau n’est pas présente dans l’organigramme, et de fait, ne semble pas mériter d’attention toute particulière dans ce type de prospective. L’eau est-elle perçue comme un acquis, inébranlable et inépuisable ? Peut-on échafauder des plans aussi complets et cohérents, sans étudier le rôle du cycle de l’eau dans une transformation si profonde des modes de vie et d’organisation de la société, dans le contexte global que nous connaissons ? Une vision transversale, sans prendre spécifiquement en compte la place intrinsèquement intersectorielle de l’eau, est-elle véritablement transversale ? Je pense que c’est légèrement problématique.
  • La Convention Citoyenne pour le Climat : je vous invite à aller voir les propositions, classées en 5 thématiques : se nourrir, produire et travailler, se loger, consommer, se déplacer. Si vous allez lire la description des thématiques ainsi que les objectifs et propositions associés, vous trouverez, en tout et pour tout, une seule fois le mot clé « eau ». Ce mot apparaît dans la thématique « se nourrir » et voici le passage en question : « Poursuivre les efforts de limitation de la pêche dans les zones et pour les stocks fragiles, et affermir les contrôles sur l’interdiction de la pêche en eau profonde ». A titre de comparaison, on trouvera 25 fois le mot « carbone » ou « décarboné ». On peut s’interroger sur le nombre d’experts des ressources en eau (hydrologues ou hydrogéologues) qui a été entendu par les 150 citoyens tirés au sort. La réponse est ici et elle est sans appel : 0 sur 136. L’eau et le climat, une problématique de second, voire troisième plan ?
  • Le Plan France Relance : 30 milliards d’euros sur 100 pour la transition écologique (voir ici). On constate qu’il y a plusieurs volets plutôt pertinents (transports, énergie, rénovation des bâtiments, etc.), dont fait partie, en dernier lieu, le volet « Eau et assainissement ». Ce qui est particulièrement drôle je trouve, c’est que pour chaque volet du plan de transition écologique, le gouvernement a voulu mettre en relief les liens entre leurs propositions et celles des 150 citoyens…sauf pour l’eau bien évidemment, puisque la thématique est passée à la trappe au sein de la convention citoyenne ! D’autre part, en regardant de près le volet « Eau et assainissement » du plan de relance, on s’aperçoit qu’il s’agit de réinvestir dans les infrastructures d’eau potable principalement. C’est incontestablement très important et nécessaire, mais il ne s’agit même pas de la moitié de la partie émergée de l’iceberg ! A-t-on conscience, dans les plus hautes sphères de l’état, que l’eau est irrémédiablement un enjeu transversal à presque tous les secteurs en transition ? Je n’en suis pas totalement convaincu…
  • L’ADEME : anciennement Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie, et désormais Agence de la transition écologique, cet établissement public à caractère industriel et commercial traite un large spectre de problématiques sur l’environnement, les déchets, l’énergie, l’urbanisme, le transport et les pollutions de l’air et des sols… mais la maîtrise de l’eau ne fait pas explicitement partie de ses champs d’expertise. Là encore, on pourra s’interroger sur la pertinence de balayer tous ces thèmes liés à l’environnement sans prendre en compte celui de l’eau, au moins au même niveau que les autres, puisqu’il se trouve à la croisée des chemins.
  • Les 24H du Climat : Cet ensemble de tables rondes successives organisé à la mi-septembre 2020 par le député français Anthony Cellier (Gard) a permis à divers élus, représentants d’association et autres experts de débattre, ou du moins discuter de 24 thèmes liés aux enjeux du changement climatique dans notre pays (voir ici). Parmi les 24 sujets, on retrouve de tout comme vous le constaterez sur le site : forêt, agriculture et alimentation (trois créneaux !!), emploi, finances, rénovation énergétique, transports, etc. Cependant, devinez quel thème n’a pas obtenu son créneau à part entière durant ces 24H de table ronde ? La gestion de l’eau ! Evidemment, le problème de l’eau a mécaniquement dû être évoqué maintes fois, mais il n’a pas été question, ne serait-ce que pendant une heure, de discuter de la façon dont on va gérer cette ressource qui a une importance centrale pour toutes les activités.
Vue de l’onglet « Expertise » sur le site de l’ADEME (accédé le 30 septembre 2020) : parmi toutes ces belles expertises directement liées à l’environnement, le climat et l’énergie, n’a-t-on pas envie d’y voir une de plus ?

Ainsi, vous l’aurez compris, on pourrait continuer à égrainer les exemples où l’eau n’obtient qu’un rôle de figuration au sein des lieux de réflexion et de prospective sur la transition économique, énergétique et écologique. Le fait est qu’il existe bien des grands organismes publics se concentrant sur les enjeux de l’eau, fort heureusement : on citera principalement le Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM) ou encore l’Office français de la Biodiversité (OFB). Cependant, ces établissements ne traitent que de certains sujets (les ressources minérales pour le BRGM, le patrimoine de la biodiversité pour l’OFB) et n’ont pas pour mission centrale de cogiter sur le monde de demain de façon globale, systémique, transversale (même si ils y participent bien sûr).

Cette dichotomie s’illustre parfaitement à l’échelle des collectivités locales. Celles-ci, et en particulier les intercommunalités ou les communautés d’agglomération, sont responsables ou fortement impliquées dans l’élaboration du Plan Climat-Air-Energie territorial (PCAET) d’un côté, et de la Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations (GEMAPI) ou encore des Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE) de l’autre. Autrement dit, d’un côté on construit des outils de gouvernance pour gérer l’eau, et de l’autre on se dote d’outils similaires pour gérer presque toutes les autres problématiques environnementales à l’échelle des territoires. Sauf que l’eau n’obéit pas à des périmètres législatifs ou organisationnels, ni à des champs de gouvernance : elle tient sa place dans presque tous les processus physiques, chimiques et biologiques qui façonnent l’environnement et les activités humaines, et elle forme à ce titre l’enjeu central par excellence. Pourquoi donc vouloir la considérer indépendamment des autres ?

Si on commence à bien comprendre, à des degrés et niveaux divers, que les émissions de CO2 représentent un souci majeur, imputable à tous les secteurs d’activités, partout, tout le temps et à toutes les échelles, on semble avoir oublié que l’H2O reste l’un des lubrifiants essentiels qui permet à l’incroyable machinerie des systèmes naturels dont nous dépendons de tourner correctement. On pourra me rétorquer que le cycle hydrologique fonctionnera toujours et que la quantité d’eau totale disponible sur Terre reste sensiblement constante, à la différence des ressources fossiles notamment. Pourquoi donc s’en préoccuper ? Et bien si les 150 citoyens de la convention avaient eu l’occasion de discuter avec un/une hydrologue, ils n’auraient pas été déçus par la réponse à une telle question ! Dans tous les cas, pour résumer, nous avons deux éléments qui devraient occuper le devant de la scène, le CO2 et l’H20. Tandis que le premier est un produit de réaction néfaste engendré par nos activités, le second pourrait bien devenir un réactif limitant à nos ambitions de « transition sans souffrance excessive » si nous ne prenons pas garde. On constate pourtant que tous les projecteurs sont sur le CO2.

Il apparaît urgent de redonner toute sa place aux enjeux de l’eau au cœur des réflexions systémiques autour d’un avenir désirable, durable et cohérent.

2 commentaires sur « L’eau, à la fois partout et nulle part »

    1. En effet, les Agences de l’Eau jouent ce rôle en partie et de concert avec d’autres organismes comme le BRGM. L’activité centrale des agences reste toutefois l’animation et la coordination des outils de gouvernance de l’eau sur les bassins, ainsi que le financement des infrastructures et projets visant à assurer la pérennité quantitative et qualitative des milieux aquatiques.

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