L’eau’gique #13 : En Europe, nous ne vivons pas la période la plus intense en termes de crues, mais assurément la plus atypique des 5 derniers siècles

La Vézère vue de la Roque Saint Christophe

Comme chaque année, après s’être plaints de la sécheresse estivale, nous sommes consternés par l’excès ponctuel et soudain d’eau : les crues extrêmes et les inondations font leur retour sur le devant de la scène, provoquant leur lot de drames humains et de pertes matérielles.

Parallèlement, nous entendons cette petite musique de fond qui nous murmure sans répit que le changement climatique est en train de balayer tous les précédents records en termes d’intensité des sécheresses, d’anomalies de température, de durée et d’intensité des épisodes caniculaires, de précocité de la fonte des neiges, etc… Peut-on aller jusqu’à dire que la période actuelle est également la plus intense jamais enregistrée en matière de crues sur notre continent ?

A l’évidence, pour apporter une réponse rigoureuse à ce type de questions, il ne faut pas simplement se reposer sur notre ressenti, notre mémoire court-terme ou encore sur les frasques politico-médiatiques ponctuelles liées aux épisodes d’inondations dévastatrices. Au contraire, il faut aller creuser dans la donnée, dans les compilations d’observations historiques les plus lointaines et fiables possibles. Justement, c’est exactement ce qu’ont entrepris Blöschl et collaborateurs dans leur étude publiée dans Nature cette année (2020), intitulée « Current European flood-rich period exceptional compared with past 500 years ». En se cantonnant à la lecture du titre de la publication, on peut penser que nous avons la réponse à la question. Cependant, il faut comprendre ce qu’il y a derrière l’adjectif « exceptional ».

L’équipe de Blöschl a réalisé un travail titanesque d’analyse de documents d’archive divers et variés (annales d’histoire, recueils administratifs, journaux, correspondance officielle et privée…), remontant au début du XVIe siècle et couvrant de nombreux pays européens, de la Scandinavie au Portugal, du Royaume-Uni à la Hongrie (en nommant les états actuels bien sûr). Les chercheurs se sont donc évertués à relever dans ces archives les indicateurs directs des niveaux de crue passés (ex : mesures des cotes relatives à des éléments de paysages auxquels il est possible de se rattacher aujourd’hui), ou les indicateurs indirects, comme la description des dégâts occasionnés lors des inondations. Ainsi, près de 10 000 (oui, dix mille !) événements de crue ont été répertoriés entre 1500 et 2016, sur pas moins de 103 rivières européennes ! Tous ces éléments sont évalués selon leur degré de fiabilité grâce à deux indicateurs de biais et de représentativité prenant en compte, à dire d’expert, la variabilité spatiale et temporelle des observations imputable au contexte historique lui-même ainsi qu’à la qualité des retranscriptions et de la documentation des phénomènes. Ce catalogage des crues passées est ensuite analysé statistiquement et comparé aux séries temporelles reconstruites de température de l’air moyenne en Europe centrale, considérée comme la variable physique long-terme la plus fiable pouvant être corrélée à la dynamique hydroclimatique large échelle d’une période donnée.

Sur les 5 derniers siècles, il apparaît 9 périodes où l’intensité et l’extension spatio-temporelle des crues sont particulièrement fortes. Les trois dernières décennies (ou précisément, 1990-2016) figurent sur le podium dans le classement des périodes par intensité et extension, mais « seulement » en troisième position, derrière les périodes 1756-1792 et 1840-1872. Les auteurs remarquent que la plupart des périodes « riches en crues » coïncide avec l’apparition de températures moyennes plus basses que lors des périodes intermédiaires environnantes. Cela est par ailleurs corroboré par d’autres études de reconstruction du climat, ou encore l’analyse de faits historiques comme la Révolution française, reposant en partie sur des difficultés notables de productivité agricole.

Animation 3D représentant les périodes « riches en crues » en Europe, fournie en complément de leur travail par Blösch et al. 2020

Bien sûr, la période des trente dernières années fait exception : l’anomalie de température y est nettement positive comme chacun le sait ! Mais ça n’est pas sa seule spécificité par rapport aux périodes historiques d’intenses crues : la saisonnalité de celles-ci est également distincte entre la période récente et les anciennes. En effet, la période récente est marquée par une augmentation des crue estivale en Europe centrale (42% des crues répertoriées se passaient en été dans les périodes intenses précédentes, contre 55% dans la période récente). Pour l’Europe du sud, l’augmentation de la prévalence des crues se fait dans des proportions similaires, mais sur la saison automnale.

Les auteurs proposent plusieurs mécanismes physiques et climatiques pouvant concourir à un changement de saisonnalité dans l’apparition des crues sur la période récente, mais ils observent que davantage d’études sont nécessaires pour explorer les différentes hypothèses et que la complexité des phénomènes en jeu mérite une attention toute particulière. Ils évoquent notamment des changements dans l’évolution dynamique de l’humidité des sols, qui joue un rôle prépondérant dans la génération des crues, mais aussi de la dynamique de la fonte des neiges qui intervient généralement plus tôt dans l’année sur les reliefs.

Quelque soit le cocktail de mécanismes en jeu, le travail de Blöschl et al. rappellent qu’il est important de regarder loin dans le passé pour évaluer, et éventuellement comprendre, la spécificité des événements hydrologiques extrêmes actuels. Depuis 1990, les crues sont intenses, persistantes et touchent une grande partie du continent européen. Même si nous n’avons pas atteint le record historique en terme d’intensité et d’extension spatio-temporelle (ndlr : peut-être à cause des ouvrages hydrauliques plus massifs et robustes, qui encaissent une partie des chocs hydrométéorologiques ?), nous sommes bel et bien dans une phase atypique sur le plan de la saisonnalité des épisodes de crue. En regardant seulement les quelques décennies récentes où les données hydrométriques sont plus certaines et facilement accessibles, nous risquons de faire fausse route quant aux causes qui contrôlent ces transformations de régime de crue. Autrement dit, la résilience continentale et régionale face à cet aléa ne pourra probablement pas se construire efficacement en se fondant sur l’analyse des seules données récentes, et encore moins sur le buzz provoqué par les désastres qui façonnent l’actualité immédiate.

Référence

Blöschl, G., Kiss, A., Viglione, A., Barriendos et al., 2020. Current European flood-rich period exceptional compared with past 500 years, Nature, 583, 560–566. https://doi.org/10.1038/s41586-020-2478-3

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