La transformation du modèle agroalimentaire est le plus puissant levier dont nous disposons pour réussir la transition écologique

Kansas, USA, 2019

Le système agroalimentaire moderne est au cœur de la crise climatique, environnementale et sociale du XXIe siècle. Dans leur ensemble, l’agriculture intensive et l’industrie agroalimentaire détruisent la biodiversité, bousillent la santé, souillent les milieux aquatiques, augmentent le stress hydrique, tuent les sols, laminent les forêts, émettent beaucoup de gaz à effet de serre, fragilisent notre sécurité alimentaire, produisent des montagnes de déchets non recyclés, et maltraitent les animaux tout comme les humains.

Rien que ça.

Mais c’est précisément parce qu’il est responsable de nombreux maux que le modèle agroalimentaire actuel peut devenir le pilier central de la transition écologique. Il suffit pour cela de le renverser totalement. Les solutions pour bâtir un système agroalimentaire résilient et bénéfique pour le vivant, l’environnement et le climat sont déjà sur la table. L’association Les Greniers d’Abondance en offre un précieux panorama dans son guide de la résilience alimentaire. Ce qui manque davantage, c’est la mise en perspective du potentiel incroyable que ces solutions représentent pour attaquer en profondeur les nombreux fléaux auxquels nous devons faire face.

En agissant sur le seul levier agricole, nous pouvons reconquérir la qualité des eaux et la biodiversité (abandon des pesticides et intrants, régénération des sols, réduction ou abandon du labour, replantation d’arbres et de haies…). Nous pouvons agir positivement sur le cycle de l’eau, grâce à des sols plus riches en matière organique et possédant une meilleure structure poreuse, qui laisse mieux s’infiltrer l’eau et en stocke de plus grands volumes. L’érosion et les aléas ruissellement sont également contenus grâce aux sols couverts et aux haies. Avec des cultures moins gourmandes en eau et des systèmes d’irrigation plus performants, l’agriculture de demain est moins dépendante des retenues collinaires, sources de vives tensions sociales et probablement peu efficaces pour s’adapter au changement climatique. En développant une agriculture paysanne de proximité et en favorisant les circuits-courts ainsi que les transformations artisanales locales, la dépendance du secteur agroalimentaire aux transports et aux emballages (et donc aux énergies fossiles) se contracte, faisant baisser les émissions de CO2 et la production de déchets plastiques. En outre, on produit moins d’aliments mais on produit mieux. Les aliments regagnent en saveur et en qualité nutritive. L’impact sur la santé est considérable, car après tout, « on est ce que l’on mange ». Nous n’élevons plus d’animaux en cage ou dans des hangars. C’est le grand air pour tous. Cela oblige à produire beaucoup moins de viande, mais là encore, elle est bien meilleure qualitativement (moins d’oméga-6 et plus d’oméga-3) et l’élevage pastoral annule notre dépendance aux importations de soja (responsable de déforestation en Amazonie notamment), au maïs (gourmand en eau l’été), et aux produits pharmaceutiques. Les animaux vivent plus paisiblement, les hommes qui les élèvent se sentent mieux également. Les émissions de méthane liée à la rumination des bovins baissent drastiquement puisque la taille des cheptels diminue et que leur alimentation à base d’herbe ou de foin optimise leur digestion. Les déjections animales peuvent être méthanisées pour favoriser l’autonomie énergétique des exploitations agricoles. Les modes d’agriculture et de transformation des produits plus écologiques demandent bien plus de main d’œuvre qu’aujourd’hui : le secteur peut donc accueillir bon nombre de demandeurs d’emploi et de personnes en reconversion. Les gros pôles urbains cessent de croitre puisqu’il faut repeupler les campagnes et les petites villes, la bétonisation outrancière est stoppée nette (et avec elle la spéculation immobilière et la part des revenus du capital liée aux patrimoines immobiliers, en partie à l’origine de l’accroissement des inégalités, cf. T. Piketty). Avec plus de monde à la campagne, moins de gens souffrent des soucis de santé liés aux villes, à savoir la pollution de l’air, les ilots de chaleur, la sédentarité des métiers de bureau, ou encore le bruit. La redynamisation des territoires ruraux recréé de la cohésion sociale et de l’activité culturelle dans des lieux qui se mourraient… Petit à petit, la campagne redevient attrayante pour certains citadins, notamment les professionnels de santé qui viennent combler les déserts médicaux, ce qui améliore la prise en charge précoce et le suivi des patients (et diminue au passage la dépendance aux transports des patients ainsi que le coût des soins en hôpital liés à des pathologies aggravées par le temps, puisque non détectées ou non prises en charge suffisamment tôt). En outre, réhabiliter plus largement la culture du chanvre et du lin permettra d’engager des modes de productions de matériaux plus sobres, locaux et indépendants du pétrole, notamment pour l’industrie textile ou l’isolation des logements.

Nous voyons bien qu’en l’état, agir uniquement sur le secteur agroalimentaire fait déjà des miracles, bien au delà du périmètre de la seule agriculture. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Ajoutons un second levier, celui de l’éducation, et nous pouvons alors imaginer maximiser les bénéfices d’une agriculture saine et renforcer la dynamique de sa transformation. Par exemple, il serait intéressant d’intégrer dans les programmes de l’éducation nationale, un grand cycle d’enseignement cohérent sur l’agroécologie, l’alimentation, la santé et la cuisine, dès le plus jeune âge et tout au long du cursus scolaire. Il est même possible d’imaginer un décloisonnement des matières classiques comme les maths, les sciences de la Vie et de la Terre, la Physique-Chimie, l’éducation physique et sportive, l’histoire-géographie ainsi que les sciences économiques et sociales, afin de mettre en perspective quelques fondements théoriques de ces disciplines en application pour la santé environnementale et la résilience alimentaire. Nous formerions donc une nouvelle génération possédant toutes les clés pour consommer de façon saine et responsable, pour prendre soin de sa santé. Ce serait malheureusement un désastre pour les industries pharmaceutiques, mais ce serait génial pour l’empreinte environnementale du système de santé et du système agroalimentaire dans leur ensemble.

Ce choc de transformation nécessitera de rendre de nouveau attractif les métiers de l’agroalimentaire. Cela passera obligatoirement par une très nette amélioration des revenus pour les agriculteurs et les commerçants de proximité. Par conséquent, il faudra réinventer un modèle économique propice à l’agriculture durable et reconfigurer les parcours de formation post-bac en créant des universités rurales adaptées aux enjeux de cette transition. Le nouveau modèle économique doit permettre aux agriculteurs de percevoir enfin un revenu digne de leur travail, sans pour autant pénaliser les ménages les plus modestes, puisqu’il faut que tout le monde ait accès à une alimentation saine et produite dans des conditions compatibles avec les limites planétaires. Plusieurs pistes peuvent être expérimentées dans ce sens. Par exemple, la massification des paiements pour services environnementaux (PSE) aux agriculteurs investis dans une agriculture durable leur permettrait d’avoir une partie du revenu garanti, en contrepartie de leurs efforts pour garantir la qualité et la fonctionnalité des écosystèmes (sols, milieux aquatiques, forêts, bocages, prairies humides…). Les PSE pourraient être financés par des taxes sur des produits ou pratiques polluantes, ou encore sur les grands patrimoines immobiliers. D’autre part, les universités françaises, localisées presque exclusivement dans les grands pôles urbains devenant trop chers pour les étudiants, pourraient en partie être implantées au cœur des territoires ruraux pour développer des filières d’excellence de la transition environnementale, en lien directe avec les fermes locales. Puisqu’il faut transformer en profondeur les modes de fonctionnement du système agroalimentaire, il faut des formations de terrain au plus proche des enjeux, mais également des observatoires de recherche (agronomiques, écologiques, biologiques, économiques…) situés au plus près des objets d’étude de la transition. Dans ce schéma, certaines fermes-pilotes seraient des lieux privilégiés de formation et de recherche, et les propriétaires terriens concernés toucheraient ainsi une troisième forme de revenu complémentaire, auquel s’ajouteraient encore des moyens financiers et humains supplémentaires pour développer et tester de nouveaux modes de production. L’avantage de rapprocher l’enseignement supérieur et la recherche des territoires ruraux est multiple : attirer ou fixer la jeunesse, redynamiser les territoires et réinstaller des services (santé, culture, transports en communs…), faire entrer l’expérience pratique dans les études universitaires en agronomie et environnement en bénéficiant directement de l’expérience des agriculteurs et des espaces ruraux appropriés, accompagner l’émergence du statut novateur de paysan-chercheur. Enfin, ces universités rurales permettraient d’augmenter les capacités d’observation des écosystèmes par leur présence permanente sur le terrain (inventaires biologiques, entretien des réseaux d’observation in situ, relevés de terrain, suivi d’un réseau de parcelles expérimentales…) et en impliquant les étudiants aussi bien que les habitants. C’est bien beau de suivre l’évolution du système Terre depuis les bureaux douillets des campus urbains grâce aux images satellites, mais ça ne suffira pas !

En conclusion, la transformation du modèle agroalimentaire est aussi bien un puissant levier d’action qu’un catalyseur de la transition écologique. Grâce à cette transformation, nous pouvons traiter directement une grande partie des pressions environnementales et sanitaires de notre pays. Puis à travers l’agriculture durable, qui offre un futur à la fois réaliste et enviable, il est possible de créer des synergies vertueuses avec d’autres secteurs comme le transport, le logement, l’éducation, l’économie ou l’enseignement supérieur et la recherche.

3 commentaires sur « La transformation du modèle agroalimentaire est le plus puissant levier dont nous disposons pour réussir la transition écologique »

  1. Plan 2030 d’E. Macron : seulement 2 milliards d’euros alloués à l’agroalimentaire sur 30 milliards en tout. On reste dans des logiques économiques purement « seconde moitié du XXème siècle ». On a de la bouffe, quelques agriculteurs qui se flinguent de ci de là, et tout va bien. Jusqu’au jour où…

    Bon courage pour tout,
    Aurélien (de Bleau).

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