L’histoire de l’hydrologue qui aurait dû faire des études de sociologie

Chaleurs caniculaires longues et répétées, déficits de précipitation records, méga-feux de forêt, étiages sévères et précoces, assecs précoces et très nombreux, faune et flore à l’agonie, agriculture à la peine, etc… l’Hexagone grille, une fois de plus. Il grille, avant d’affronter la triste perspective de se faire lessiver par des pluies torrentielles arrivant sur des sols incapables d’en éponger une partie significative. Hélas, la Méditerranée étant très chaude, on ne peut que s’attendre à des phénomènes météorologiques d’automne d’une intensité inquiétante dans la région (la Corse en a déjà fait les frais d’ailleurs).

Je ne vais pas m’étendre sur la situation; d’une part parce que beaucoup de mes consœurs et confrères hydrologues en ont déjà fait état, et que leur cris d’alarme semble être assez bien relayé par la presse; d’autre part parce que je souhaite me concentrer sur la question qui vient immédiatement après l’impérieux constat : comment doit-on s’adapter à ces phénomènes hydroclimatiques extrêmes ?

Le cahier des charges est simple à élaborer, mais il est complexe en substance : 1) il faut œuvrer à large échelle tout en prenant en compte les spécificités locales; 2) il faut agir de façon systémique (c’est-à-dire en replaçant l’eau au centre des préoccupations socio-environnementales); 3) il faut s’assurer d’une forte implication de tous les groupes d’intérêt ainsi que d’une large adhésion de leur part aux actions envisagées (autrement dit : préserver la concertation et la démocratie). Dans ce cadre, nous sommes d’emblée forcés de reconnaître que les réponses au problème ne sont pas uniquement techniques ou technocratiques, loin s’en faut ! Sur bien des aspects que je développerai ci-après, il est primordial de convoquer les sciences humaines et sociales, et même de les mettre au premier plan de la transition hydrique ! Pourquoi donc ? Parce qu’on a beau clamer l’urgence, dessiner le plus fidèlement possible le portrait des transformations hydroclimatiques en cours tout en préconisant des mesures d’adaptation, le résultat est toujours le même : la carte de France des « arrêtés sécheresse » vire au rouge orangé presque à chaque été depuis des années, alors que nous commençons à peine les festivités du réchauffement global.

Carte des arrêtés sécheresse au 29 août 2022.
Source : http://propluvia.developpement-durable.gouv.fr/

Par conséquent, cessons de tergiverser : il y a quelque chose dans notre approche, dans notre politique de l’eau et dans notre gouvernance qui nous mène droit à l’échec de la transition hydrique. Pour redresser la barre, je plaide pour que nous arrêtions de nous complaire dans une cacophonie permanente tissée d’injonctions contradictoires, de discours d’auto-satisfaction ou de culpabilisation stériles. Au lieu de cela, offrons-nous le recul et le temps nécessaires pour comprendre, non plus ce qui nous arrive (car nous le savons hélas trop bien), mais ce qui pèche dans notre façon d’aborder le problème de l’eau en France (et ailleurs). A cet égard, les sciences naturelles et l’ingénierie ne disposent pas à elles seules des clés de lecture adéquates.

Considérons en guise d’exemple un des aspects du problème tel qu’il se pose classiquement, et tel qu’il est posé en filigrane dans la loi L211-1 du Code de l’Environnement. Pour permettre une gestion dite « équilibrée et durable » de la ressource en eau, la doctrine suppose de concilier les besoins des « usagers » et les besoins biologiques des milieux aquatiques. Autrement dit, tant que les activités et les prélèvements anthropiques n’entament pas la qualité physique et biochimique des milieux récepteurs ou la pérennité de la ressource, tout est est bon ! Bien évidemment, dans un monde avec, au choix, d’abondantes ressources en eau ou bien de modestes « usages » de celle-ci, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, ni même de se poser de question sur ce que tout cela signifie au fond. En conséquence, il est possible d’opérer à loisir une politique de l’eau extractiviste et aménagiste consistant à s’accaparer efficacement la ressource, tant que l’on puisse considérer que le milieu n’est pas substantiellement dégradé.

Cette façon de conceptualiser une « gestion équilibrée » possède un énorme défaut intrinsèque. Celui-ci devient encore plus saillant lorsque les ennuis pointent le bout de leur nez, c’est-à-dire lorsqu’un déséquilibre entre usages et santé des milieux se manifeste. Ce fut le cas après la deuxième guerre mondiale par exemple, lorsqu’on rejeta trop d’eaux usées non traitées dans les rivières suite à l’essor rapide de l’urbanisation et de l’industrie, qui outrepassa le déploiement des solutions d’assainissement visant à réduire l’impact de nos activités sur le milieu. De nos jours, le changement climatique menace les milieux aquatiques, notamment par la hausse des températures et par une répartition spatio-temporelle des précipitations altérée. Cependant, ces soucis ne font qu’exacerber le défaut conceptuel inhérent à la doctrine de gestion.

Mais quel est donc le défaut en question ? Il tient dans le fait que nous cherchons à concilier des besoins (celui des usagers et des milieux), alors même que nous sommes fichtrement incapables d’objectiver ces besoins. Dans le cas des prélèvements anthropiques, un besoin se définit généralement comme la demande d’un volume d’eau en quantité et qualité suffisantes pour satisfaire un usage. Or, bien qu’il soit techniquement possible d’estimer une demande d’eau dès lors que les conditions d’usage sont connus, qui possède l’outrecuidance de savoir objectiver la pertinence de l’usage ? Dès lors, pouvons-nous réellement dire que nous manquons d’eau, ou bien nos usages sont-ils trop importants par rapport à ce que les milieux, soumis à des transformations rapides et à une fragilisation accumulée depuis des décennies, peuvent désormais supporter (cf. [1] [2]) ?

En définitive, peut-on, doit-on satisfaire tous les usages ? La réponse à cette question est centrale, mais elle n’est pas du ressort des hydrologues ou des gestionnaires seuls, car il n’existe aucun traité scientifique à ce sujet tel qu’on en trouve pour les lois de l’hydrodynamique par exemple. Cette question réclame plutôt une profonde interrogation des conventions qui régissent nos sociétés et notre rapport au monde, au vivant. Nous pouvons rapidement être pris de vertige devant ce constat, car les sciences naturelles comme l’hydrologie ne sont en rien outillées pour effectuer ce travail qui nous oblige à prendre en compte des facteurs idéologiques et émotionnels. Ceci dit, pas de panique ! Je ne vais pas vous laisser devant cette porte enfoncée, les bras ballants et la mâchoire pendante, sans vous donner une lueur d’espoir ou un début de solution.

Je souhaite ici convoquer les réflexions de Denis Salles, sociologue de l’environnement à l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE), qui suggère une façon de décliner le « véritable sens » des politiques de l’eau « au service du vivant et de la société » (Salles, 2022) : d’abord en impulsant une direction à ces politiques (quel futur désirons-nous?), ensuite en leur donnant une signification (de l’eau pour quoi faire?), enfin en faisant émerger les sensibilités (sur quels principes de justice souhaitons-nous nous reposer ?). Denis Salles préconise donc un nouveau « référentiel transformatif de la transition sociale-écologique » remplaçant le « référentiel extractiviste » actuel, afin de redéfinir « ce à quoi l’on tient et ce à quoi on est prêt à renoncer » pour refonder nos modes de vie, de production et de consommation, tout en garantissant « les principes de justice dans la lutte contre les inégalités sociales, territoriales et environnementales » (Salles, 2022). Selon mon interprétation, le référentiel extractiviste déploie les solutions techniques pour accommoder les milieux aquatiques à nos usages, alors que le référentiel transformatif viserait plutôt à interroger nos usages pour les mettre en cohérence – voire en synergie – avec le fonctionnement naturel du cycle de l’eau et la capacité des milieux à supporter nos usages.

Changer ainsi de logiciel n’a rien d’anodin. Cela demande de refonder des coopérations entre sciences de l’eau et sciences des sociétés, pour façonner des approches tournées vers les territoires et focalisées sur la transformation des savoirs déjà acquis en outils actionnables pour les politiques publiques, ce qui est encore trop peu le cas puisque, selon Denis Salles, « les débats sur la complexité […] du changement climatique alimentent l’illusion d’une sortie par la voie du toujours plus de connaissances scientifiques » (Salles, 2022). Pour combler cette lacune, la mise en récit de scénarios contrastés et l’élaboration de trajectoires d’adaptation associées sont deux pistes prometteuses, capables de propulser les actions en faveur d’un futur à la fois possible et souhaitable en matière de protection du cycle de l’eau et de qualité de vie.

Le questionnement profond des usages de l’eau par nos sociétés met en lumière la nécessité de faire dialoguer plus intensément sciences de l’eau et sciences humaines. En effet, pour un usage donné, nous pouvons interroger sa pertinence au regard du projet de société désiré, sa cohérence au regard des principes de justice adoptés par le collectif ou encore son importance au sein du socle idéologique et culturel commun. Cela est du ressort des sciences humaines. Nous pouvons également questionner l’efficience d’un usage, à savoir s’il serait possible physiquement d’atteindre les mêmes objectifs avec un volume d’eau moindre. Cela est singulièrement attaché aux sciences de l’eau. Cependant, engager rapidement et largement une société dans une transformation profonde touchant à l’énergie, à la biodiversité, à l’alimentation, l’agriculture et les paysages, aux transports, à l’économie, à la santé, etc., ne sera jamais l’apanage d’un champ disciplinaire plutôt que l’autre. De tels bouleversements nécessitent de comprendre comment la société est structurée, comment elle perçoit et intègre les problématiques socio-écologiques contemporaines, où elle a envie d’aller et comment elle souhaite s’en donner les moyens, tout en regardant si ces évolutions sont compatibles avec le maintien d’une planète « habitable » (et idéalement, bien plus que seulement « habitable »).

Pour l’eau en particulier, il s’agirait notamment de refondre la vision actuelle d’une ressource que l’on pourrait « miner » à loisir, en une vision de l’eau comme patrimoine à préserver, à partager et à transmettre (aux générations futures bien sûr, mais aussi, plus simplement, aux habitants vivant à l’aval hydrographique ou à l’aval éolien). Dès lors, quels leviers de la psychologie sociale activer ? Quels modes de gouvernance ? Quels indicateurs de vulnérabilité et de suivi choisir, pour que ceux-ci soient à la fois faciles à appréhender par tous, acceptés par tous, suffisamment simples à calculer, et qu’ils rendent compte des évolutions spatio-temporelles ? Comment co-construire ces outils et co-gérer ce patrimoine ? Autant de questions qui font appel à des connaissances en physique et en biologie des systèmes terrestres ainsi qu’à des savoirs en sociologie, psychologie et même, en philosophie !

Au boulot.

Bonne rentrée à toutes et à tous !

Jonathan Schuite

Référence :

Salles, D., 2022. Repenser l’eau à l’ère du changement climatique. Annales des Mines, Avril, 32–36. https://www.annales.org/re/2022/re106/2022-04-08.pdf

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