L’art de mettre le wagon des fausses solutions derrière la locomotive du bon constat : retour sur une journée scientifique « Eau & Climat »

Crédit image : rawpixel.com via freepik.com

Lorsque le mot clé « sobriété » est prononcé pour la première fois à 16h55* lors d’une journée scientifique intitulée « Quelles transitions pour l’eau face au changement climatique ? », on se dit qu’il reste encore du chemin à parcourir. Cependant, ce n’est pas très surprenant compte tenu du fait que l’exercice, proposé de façon systématique en de pareilles circonstances, est de résoudre une équation qui n’a pas de solution : faire la même chose (ou plus) en utilisant moins, beaucoup moins de ressources. Si demain votre patron ampute votre salaire de 20% à 40%, je vous prie de bien vouloir me montrer comment vous allez durablement conserver votre train de vie exactement à l’identique, sachant que dans le même temps, les désagréments liés aux changements climatiques et autres pressions environnementales vont être décuplés. Bon courage !

Ce niveau « d’amputation » correspond à la baisse des débits anticipés sur le bassin Adour-Garonne d’ici 2050. Pourtant lors de cette journée thématique, avant de parler 5 minutes de sobriété, nous avons entendu parler bien davantage de REUT** et de recyclage des eaux usées (qu’importe les effets rebonds et les coûts, financiers comme énergétiques), d’optimisation de l’irrigation (accrochons-nous coûte que coûte à la production de maïs), de recharge artificielle des nappes (pourquoi laisser faire la nature ?), de Solutions Fondées sur la Nature ou SFN (après tout, pourquoi ne pas laisser faire la nature ?), ainsi que d’aquaponie*** (pourquoi se priver de faire pousser des salades hors sol et sous lampes UV quand ça permet de faire 50% d’économie d’eau grâce à la merde de poiscaille ?). Toutes ces idées sont présentées comme des avancées majeures et comme faisant partie d’un bouquet de solutions complémentaires pour effectuer la transition hydrique dans les conditions les meilleures. Mais à mon humble avis, il y a entourloupe.

Derrière l’appellation « Solutions Fondées sur la Nature » se cache simplement la volonté de réfectionner les écosystèmes ou les paysages que nos activités ont saccagés depuis des décennies. Ces solutions ne sont pas fondées sur la Nature, elles sont la Nature. L’hypocrisie en embuscade derrière les SFN est de faire croire que le génie humain pilote la résolution des problèmes ou innove en s’inspirant des procédés naturels. Il n’en n’est rien. Restaurer une zone humide pour bénéficier de ses services écosystémiques, ça s’appelle réparer nos bêtises et tenter de remettre sur pied les milieux naturels que nous avons détruits, afin de bénéficier du fruit de 3,8 milliards d’années d’innovation biologique, comme le signalait à juste titre une intervenante. Entendons-nous bien : il faut protéger, gérer et restaurer les milieux naturels. Mais ne faisons pas croire que les SFN pourraient fonctionner sans qu’il soit nécessaire de remettre en cause nos modes de vie et de consommation, sous prétexte qu’il s’agirait d’un pur produit d’ingénierie issu de notre profonde compréhension de la Nature. C’est faux. Les SFN ne constituent en rien une innovation, encore moins un progrès. Elles maquillent au contraire une simple prise de conscience, trop timide, de notre dépendance aux écosystèmes que nous martyrisons. Les SFN incarnent un rembobinage de cassette en bonne et due forme, un rétropédalage salutaire, un juste rééquilibrage de notre rapport à la Nature. En définitive, elles ne présentent pas une potentielle alternative pour nous adapter au problème auquel nous faisons face, elles visent précisément à l’éradiquer. Cela s’adosse donc obligatoirement à une absolue sobriété dans l’utilisation des espaces (exit l’urbanisation outrancière) ou à une gestion raisonnée des sols et des forêts, par exemple. Nous ne pouvons plus nous permettre de seulement « nous fonder sur la Nature », nous devons l’accompagner et faire équipe avec elle. Ainsi, éviter la langue de bois sur ce sujet en employant l’expression ultra-technocratique « Solutions Fondées sur la Nature » rendrait possible une prise de conscience plus profonde et plus réaliste des objectifs à poursuivre.

Concernant la REUT, on entend souvent dire que la France est en retard par rapport à Israël, qui en est championne du monde, ou même à l’Espagne, leader européen en la matière. C’est à peu près aussi convainquant que de déclarer que la Suisse est en retard par rapport à l’ensemble des pays d’Europe de l’Ouest en matière d’infrastructures portuaires maritimes. Car oui, au risque de choquer certaines personnes, lorsqu’on compare les stratégies hydrotechniques d’Israël et de France, on mélange allègrement les patates et les carottes ! Penchons-nous sur quelques chiffres qui illustrent bien que les situations hydrologiques et géostratégiques des deux pays sont complètement différentes (cf. tableau 1 ci-dessous). En 2017, un israélien moyen disposait d’un stock d’eau renouvelable de 216 m3 annuels. C’est 15 fois moins que pour un français. Néanmoins, le plus marquant est que 58% de l’approvisionnement en eau d’Israël dépend de flux externes à ses frontières (cours d’eau transfrontaliers entrants), contre seulement 5% dans le cas de la France. Inutile de rappeler qu’à cette dépendance s’ajoute un contexte géopolitique particulièrement tendu au Proche-Orient. Ainsi, les deux tiers de la ressource renouvelable sont prélevés par les Israéliens, contre 13% en France. En prenant en compte les besoins en eau des écosystèmes aquatiques, Israël était en 2017 en situation de stress hydrique grave, avec un taux de stress supérieur à 1 (prélèvement d’eau douce supérieur à ce que le milieu peu « offrir » et « supporter », pour faire simple). A la même période, la France et l’Espagne étaient à des taux de 0,23 et 0,43 respectivement (ce qui n’est pas négligeable et ne prend pas en compte les sécheresses marquées de 2018, 2019 et 2020). Il n’est donc pas étonnant qu’Israël ait investi dans une politique de performance hydrique tout-à-fait remarquable. Par exemple, chaque mètre cube d’eau utilisé dans les process industriels israéliens permet d’engendrer une valeur ajoutée moyenne de près de 800 $US. Cette efficacité hydrique, poussée à son paroxysme en Israël, est nettement moins bonne chez nous (21 $US/m3). Côté agriculture en revanche, la valeur ajoutée sur les produits agricoles (cultures irriguées) est similaire en France et en Israël. Cela tient pour partie au fait que malgré la performance des systèmes d’irrigation israéliens, une plus grande partie de l’eau utilisée pour irriguer provient du traitement des eaux usées, qui a nécessairement un coût non dérisoire. En France, l’irrigation de précision n’est pas aussi répandue, mais l’eau est moins onéreuse car moins rare. En outre, on constate qu’Israël fait partie des pays qui produisent beaucoup d’eau potable grâce au dessalement d’eau de mer, tout comme l’Espagne. Cependant, il faut rappeler que tous les procédés de traitement sont coûteux, notamment en énergie, et c’est particulièrement vrai pour le dessalement. Ainsi, dans un monde en contraction énergétique, Israël va nécessairement avoir plus de mal que d’autres pays à maintenir un haut niveau d’efficacité hydrique dans le temps (sans compter l’aggravation des symptômes du changement climatique sur l’hydrologie du secteur méditerranéen). En France, même si nous avons encore de quoi voir venir, il va également falloir accroître notre résilience face aux stress hydriques de façon sérieuse. Cependant, il n’est pas judicieux de copier l’ensemble du modèle israélien; d’abord parce que celui-ci n’est pas adapté à notre situation, ensuite parce que certaines options choisies par les israéliens les rendent plus dépendant à l’énergie, un secteur qui connaît de profondes transformations dont l’issue est pour le moins incertaine. En somme, avant de mettre toutes nos billes dans la REUT, dans le dessalement, ou dans le recyclage de l’eau des toilettes (TTT, « Toilet To Tap » comme à Singapour), nous ferions mieux de nous concentrer sur des mesures axées sur la sobriété et l’efficacité hydrique (le levier N°1 est la transformation du modèle agroalimentaire). Il ne faut pas se voiler la face : les intervenants qui ont présenté ces « solutions » techniques travaillent pour des grands industriels dont le modèle économique repose largement sur le traitement de l’eau. Plus ils purifient d’eau, plus ils font de chiffre d’affaire. La sobriété serait évidemment pénible à vivre pour ces entreprises tant que leur performance économique sera fonction du volume d’eau traitée consommé. Nous avons évidemment besoin d’elles, car il y aura toujours de l’eau à traiter. Evidemment que, dans certains cas précis, la REUT peut s’avérer avantageuse. Mais il faut être clair : cela ne peut pas être présenté comme la panacée ni comme une solution miracle pour sortir des problèmes, car ça ne l’est absolument pas. Enfin, n’oublions pas que si les eaux usées traitées sont répandues dans les cultures, une bonne partie s’évapore et sort du bassin versant au lieu de retourner dans la rivière. Il faut bien s’assurer que ces volumes non récupérés par les cours d’eau soient effectivement compensés par la disparition des volumes prélevés directement pour l’irrigation ou l’arrosage. Or, comme la France a encore une situation hydrologique confortable (contrairement à Israël, nous l’avons bien vu), la gestion d’un éventuel « effet rebond » paraît crucial, mais étonnamment, personne n’en parle !

Tableau 1 : Comparaison de quelques indicateurs hydriques en Israël, en France et en Espagne entre 2013 et 2017. Les données sont issues de la base AQUASTAT de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), accédée le 7/10/2021. Voici le lien vers son portail. Beaucoup de chiffres sont arrondis à l’unité pour davantage de lisibilité. (* Les prélèvements agricoles en % du total des ressources mobilisables prennent en compte la réutilisation des eaux usées, c’est pour cela que les chiffres peuvent dépasser ceux de la ligne précédente, qui ne les incluent pas).

En somme, il devient urgent de vaincre cette schizophrénie paralysante consistant à vouloir à la fois bâtir des zones commerciales et restaurer des zones humides, à la fois économiser de l’eau dans l’agriculture mais toujours exporter du maïs pour nourrir des animaux en cage, à la fois recharger artificiellement les nappes et laisser celles-ci se dégrader par surexploitation ou pollution diffuse, à la fois réutiliser les eaux usées traitées et remplir des milliers de piscines individuelles chaque été. Lors d’une journée scientifique traitant de l’eau et du climat, il va falloir hausser le niveau sur le volet des solutions si nous voulons progresser significativement.

Notes :

* L’évènement s’est clôturé à 17h30, après une session de conclusion générale débutant à 17h.

** REUT = Réutilisation des eaux usées traitées.

*** A ne pas confondre avec l’aquaponey, pratique dont j’ai découvert l’existence en rédigeant cette article.

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