L’eau’gique #11 : Le « manque d’eau » en France : entre réalité physique et construction dogmatique par les instances de gouvernance

Un lac réservoir

Chaque été, c’est la même litanie : on nous parle de canicule, de sécheresse, d’étiages sévères et d’arrêtés préfectoraux limitant les prélèvements d’eau… Les écosystèmes aquatiques sont fragilisés ou s’érodent, les pertes agricoles s’avèrent souvent catastrophiques. Certaines centrales nucléaires doivent baisser leur production, faute de refroidissement. À la variabilité naturelle du climat s’ajoutent maintenant les conséquences du changement climatique d’origine humaine, qui bouleversent les régimes météorologiques. Les pénuries d’eau généralisées semblent pointer leur nez…

Ce sombre tableau est-il l’image d’une réalité physique, c’est-à-dire d’un manque d’eau bien réel, ou sommes-nous en train d’amplifier cette sensation de pénurie par son institutionnalisation ?

Si je pose la question de cette manière, vous vous en doutez, c’est parce que l’article que nous allons aborder aujourd’hui montre qu’au delà du bouleversement notable du cycle de l’eau, un ensemble d’infrastructures sociotechniques, responsable de la gestion des ressources et de leur partage, a lui-même contribué à construire et entretenir l’idée du « manque d’eau » dans l’imaginaire commun. La publication en question s’intitule «  Qualifier le manque d’eau et gouverner les conflits d’usage : le cas des débits d’objectif d’étiage (DOE) en Adour-Garonne ». Elle est signée par Sara Fernandez et Thomas Debril (je vous recommande la lecture des travaux de Mme Fernandez et collaborateurs, c’est très intéressant).

Pour comprendre comment cela est possible, il faut faire un saut en arrière et analyser comment sont nés deux indicateurs hydrologiques extrêmement importants dans la gestion du stress hydrique par les pouvoirs publics : le débit d’objectif d’étiage (DOE) et le débit de crise (DCR).

Dans les années 50-60, les préoccupations environnementales n’étaient pas vraiment de mise, tandis que l’industrie carburait autant que l’agriculture intensive se propageait. Ces activités causèrent rapidement de véritables problèmes pour la qualité des milieux aquatiques, notamment les rivières, ce qui fit monter au créneau les associations de pêche et les régies de production d’eau potable. Pour traiter ces embarras, des Agences financières de bassin (maintenant Agences de l’eau) furent dotés de la capacité à collecter les redevances et à contractualiser avec les acteurs et usagers pour gérer les pollutions, en dimensionnant plus précisément les stations de traitement des rejets, mais aussi en finançant la construction de plus en plus systématique aux retenues d’eau pour l’irrigation, afin de ne pas trop baisser la capacité de dilution des rivières en été. L’ensemble de ces outils financiers et techniques était alors en partie fondé sur l’analyse d’un indicateur permettant de qualifier un débit de rivière compatible avec les usages et les rejets souhaités. Cependant, cet indicateur (le DODQ) resta un outil de travail, une simple donnée d’entrée visant à dimensionner les infrastructures.

C’est dans les années 80 que l’idée d’un indicateur hydrologique gravé dans le marbre et contraignant pour les parties prenantes fit son apparition suite à des sécheresses estivales plus prononcées, à une expansion rapide des cultures estivales irriguées (maïs) et à la construction de nouvelles centrales thermonucléaires nécessitant un refroidissement avec l’eau des rivières, et enfin, une stratégie de production hydroélectrique centrée sur l’hiver, avec des rétentions d’eau plus prononcées l’été. Pour mettre de l’ordre là-dedans, l’Agence Adour-Garonne fit naître le DMA, ou « débit minimum admissible », inscrit dans les politiques de financement. Le DMA était alors spécifiquement axé sur la prévention des pics de pollution dans les rivières, mais concrétisait aussi la volonté d’agir sur les débits de rivière en garantissant les « besoins non solvables », y compris ceux des écosystèmes aquatiques. En retour, les politiques de financement pour l’atteinte d’un état qualitatif satisfaisant accentuèrent le recours aux modes de compensation, comme les retenues pour l’irrigation ou les indemnisations d’EDF pour les bénéfices non acquis !

Marquons une pause. Nous sommes au début des années 1990, la gestion des crises hydrologiques est désormais objectivée grâce à un indicateur mono-centré sur les débits de rivière, ayant pour double but de rationaliser les mesures de gestion et de rendre légitime les divers usages. Cet indicateur marque le seuil en-deçà duquel le débit des rivières ne doit pas descendre, et engage les parties prenantes autant qu’il leur confère une garantie de pérennisation de leur activité. En d’autres termes plus triviaux, s’il n’y a pas assez d’eau dans la rivière l’été pour à la fois diluer les pollutions, satisfaire les poissons (et les pêcheurs) et irriguer les cultures, c’est bien la preuve que l’eau vient à manquer ! Ce qui reviendrait à dire : si je ne peux pas m’acheter à la fois une maison, une voiture décapotable et un ticket pour l’espace auprès d’Elon Musk, c’est que mon banquier ne me prête pas assez (ce coquin) et que je manque cruellement d’argent ! Ainsi, l’apparition d’un indicateur comme levier d’objectivation des modalités de gestion de l’eau fait émerger, en filigrane, l’idée qu’il n’y a pas assez d’eau lorsqu’on en a tous besoin.

Au cours des décennies suivantes, l’indicateur DMA se transforme en DOE, adossé au DCR. Il ne s’agit plus de garantir seulement la qualité de l’eau, mais sa quantité également. Ils sont calculés à partir de l’analyse statistique des observations à des stations de mesure de débit, appelés points nodaux. Les débits observés sont d’ailleurs recalculés pour s’affranchir des pressions anthropiques, faisant ainsi disparaître les activités humaines dans le façonnement d’un débit minimum désirable, puis d’un débit déclenchant des mesures de restriction, inscrits en dur dans les politiques de gestion (les SDAGE pour les connaisseurs). Mais les auteurs de l’étude relèvent que la conceptualisation d’un état désiré d’un hydrosystème à l’étiage, pourtant soutenu par beaucoup de pragmatisme scientifico-technique, se heurte bien souvent à l’épreuve hydro-climatique et à la réalité politique. Les chercheurs montrent que dans certains cas, lorsque les seuils de DCR sont régulièrement franchis, on n’hésite pas à refinancer de sérieuses études visant à… revoir les DOE et DCR à la baisse ! Réviser les objectifs précédents, déjà fondés sur des analyses très sérieuses, grâce à de nouvelles études « encore plus sérieuses » constitue finalement le remède le plus simple et le moins onéreux pour résoudre le problème des dépassements de seuil.

Vous l’avez bien compris, à aucun moment il n’a été question de caractériser l’ensemble du cycle de l’eau par bassin, de regarder des indicateurs complémentaires, d’inviter une réflexion plus globale sur les modes de gestion et de prélèvement de la ressource, de gérer les usages sur l’ensemble de l’année hydrologique, et de se concentrer sur la multiplicité des facteurs pouvant mettre en péril les écosystèmes aquatiques et la dynamique fluviale. Bref, d’adopter une pensée systémique dans un monde complexe en transformation…

En définitive, même si les crises hydrologiques s’observent concrètement par un assèchement prononcé des sols et un tarissement des flux et stocks d’eau, le « manque d’eau » caractérisant l’échec d’approvisionnement pour tous les « besoins » est un concept construit par les politiques publiques et hérité en grande partie des modes de gestion de la ressource centrés sur les seuls débits en rivière.

Référence

Fernandez, S., Debril, T., 2016. Qualifier le manque d’eau et gouverner les conflits d’usage : le cas des débits d’objectif d’étiage (DOE) en Adour-Garonne, Développement durable & Territoires, 7 (3). https://doi.org/10.4000/developpementdurable.11463

Un avis sur « L’eau’gique #11 : Le « manque d’eau » en France : entre réalité physique et construction dogmatique par les instances de gouvernance »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :